La pratique de la philosophie avec les enfants : la pratique d’un langage?

Dans les paragraphes qui suivent, j’examine quelques éléments qui permettront peut-être, je le souhaite, de mieux comprendre l’invitation que nous a lancée M. Lipman, le père de la philosophie pour enfants, il y a plus de 50 ans, lorsqu’il a affirmé qu’il serait souhaitable d’enseigner toutes les disciplines à l’école comme si elles étaient des langages. Il allait même plus loin en affirmant que toutes les disciplines sont des langages. L’idée est d’apprendre à penser dans le langage de la discipline. Tout comme on en vient à penser en anglais, en français… Parmi les disciplines enseignées, il y a bien sûr la philosophie. Sa pratique est-elle analogue à la pratique (et l’apprentissage) d’un langage? C’est la question que j’aimerais commencer à examiner dans cet article. Commencer, car le chantier est énorme!  Et je sens bien que je n’en suis qu’au tout début.  J’ose tout de même espérer susciter l’intérêt afin que d’autres aient envie de poursuivre la recherche.

Je souhaite examiner l’hypothèse selon laquelle l’apprentissage de l’art de philosopher dans une communauté de recherche philosophique (CRP) se ramène à l’apprentissage d’un langage et comment les différentes habiletés de penser sont, dès lors, analogues aux catégories grammaticales des langues indo-européennes (substantif, adjectif, adverbe, verbe, etc.). Le regard ne sera donc pas vers ce que disent les enfants au moment de pratiquer la philosophie en CRP, mais vers la façon dont ils s’y prennent pour dire ce qu’ils pensent. Certes, cela a peut-être moins d’impact sur l’étonnement que nous pouvons avoir à entendre les enfants reprendre ce que des philosophes de l’histoire ont pu avancer dans leur recherche. Mais, la question à se poser, me semble-t-il, est la suivante: pourquoi faisons-nous de la philosophie avec les enfants?  Ma réponse est la suivante: pour leur permettre d’apprendre à penser par et pour eux-mêmes. Et une façon de voir que cela se produit est d’observer finement moins ce qu’ils disent, et plus comment ils s’y prennent pour dire ce qu’ils pensent.

Avant d’aller plus loin, on me permettra d’insister: lorsqu’il est question de la pratique de la philosophie avec les enfants, il est de plus en en plus fréquent de lire ce que les enfants ont pu dire lors d’une CRP.  Sur les différentes pages Facebook consacrées à la pratique de la philosophie avec les enfants, on y lit, plus souvent qu’autrement, ce que tel ou tel enfant a pu dire à un moment ou un autre de la CRP.  Et on s’étonne de la profondeur de leur propos, en se disant, par exemple: tiens, un tel vient de reprendre en ses mots ce que tel ou tel philosophe a pu développer dans l’histoire de cette discipline.  Il n’y a rien d’inapproprié à rapporter de tels propos et s’en étonner.  Mais à trop insister sur ce qui se dit, on en vient parfois à oublier comment les enfants s’y sont pris pour dire ce qu’ils pensaient. En fait, on en vient peut-être à oublier que le but visé en philosophie pour enfants ne se résume pas à faire des enfants de petit philosophes qui sauraient reprendre ce que les grands philosophes ont pu développer depuis 2500 ans. Si la philosophie pour enfants a un sens, à mes yeux, ce n’est pas pour se réjouir d’entendre les propos des enfants, mais plutôt de voir comment ils s’y prennent pour dire ce qu’ils pensent.  Car, par ce biais, on voit alors les enfants en train de construire leur puissance de penser, moins par ce qu’il disent, et plus par les outils, le langage, qu’ils intériorisent en ce faisant, outils indispensables pour qui souhaite voir se développer une pensée d’excellence à l’école (ou ailleurs). Et une façon d’entrevoir comment les enfants pensent est de concevoir la pratique de la philosophie en CRP comme un moment pour apprendre un langage, celui de la recherche, langage éminemment important quand on songe qu’il peut être au fondement de tous les autres langages appris à l’école.  Voyons d’un peu plus près ce qu’il en est.

Que la vérité qui s’exprime dans une CRP soit toujours dépendante du langage, de l’histoire et de la culture dans laquelle elle s’exprime, qu’elle soit relationnelle et sa connaissance, simplement probable, j’en conviens.  Mais peut-on dire, du même souffle, que la discipline qu’est la philosophie est elle-même un langage?  Là, il importe de se mettre en recherche…

Pour mieux comprendre ce qu’il en est, il serait important de tenter de comprendre ce qu’est un langage.  Pour ce faire, je désire me tourner vers un linguiste français, Gustave Guillaume, fondateur de la psychomécanique du langage. Dans le contexte qui est le nôtre, tenter de comprendre en quoi la pratique de la philosophie en CRP est la pratique d’un langage, plusieurs raisons motivent le choix de ce linguiste lorsqu’il s’agit de comprendre la réalité qu’est le langage humain.

L’originalité de la psychomécanique du langage, et son intérêt pour notre propos, réside principalement dans son caractère dynamique.  Il y est traité essentiellement de mouvements de pensée.  Pour Guillaume, le fonctionnement du langage repose sur un ensemble de cinétismes et de mécanismes. Proposant une recherche systématique des cinétismes, des cadres opératifs du langage humain, l’intérêt de la psychomécanique du langage tient précisément à ce qu’elle propose de faire voir les opérations qui président à la construction du discours, opérations sans la connaissance desquelles on risque de ne jamais comprendre ce qui est obtenu en résultat. Or, ceci est capital en philosophie pour les enfants.  Une telle façon de voir les choses est au fondement même de la philosophie qui sous-tend le programme de Lipman. Lipman n’a eu de cesse de répéter que le résultat n’a de sens qu’à la lumière du processus qui y conduit.  L’importance accordée au processus est telle aux yeux de Lipman qu’il ne serait pas exagéré de dire qu’elle s’en trouve au fondement même de la critique qu’il élabore au sujet de l’éducation traditionnelle qui, centrée sur la connaissance du résultat, n’en arrive même plus à concevoir que pour qu’il y ait résultat, encore faut-il qu’il y ait eu une genèse de ce résultat. Or, si on veut conduire les enfants à mieux penser (pas seulement plus, mais mieux), si on accepte l’idée que l’objectif de l’éducation est de rendre les enfants capables de penser par et pour eux-mêmes, alors il importe que les enfants s’engagent personnellement dans l’acte de penser et construisent ainsi, avec le temps et la répétition, la puissance de produire eux-mêmes les résultats.

Deuxièmement, à ma connaissance, Guillaume est le linguiste qui nous a instruit le plus et le mieux sur les rapports qui peuvent exister entre le langage et la pensée. Nous avons besoin d’une théorie de l’esprit, nous rappelait Lipman en fin de vie, et je crois que Guillaume nous ouvre la voie dans cette direction.

Le langage selon Gustave Guillaume

Aux yeux de Guillaume, un savoir qui porte le nom de science, au sens plein de ce mot, doit au moins répondre aux deux conditions suivantes:

1- son objet doit, sous l’une ou  l’autre de ses parties, se présenter comme un fait sensible directement observable.

2- le savoir doit tendre à l’observation de toutes les parties de l’objet puisque la compréhension et l’explication de celui-ci supposent la vision de la cohérence des diverses parties entre elles au sein du tout.  Sans cette vue d’ensemble, il apparait difficile de prétendre à une réelle compréhension.[1]

Notre but étant d’exposer sommairement ce qu’est le langage aux yeux de ce linguiste, la question se pose évidemment de savoir par quel biais de lui-même le langage se présente comme fait de réalité sensible directement observable. La réponse est relativement simple: au moment où un sujet parlant dit quelque chose. En dehors de cet acte de langage, il n’y a pas de langage observable directement. Ceci étant posé, examinons maintenant ce qui se passe au sein de cet acte et quelles sont les parties qui constituent ce tout qu’on appelle le langage humain.

Le langage dans l’instant présent

D’abord, puisque le langage se présente par un côté de lui-même directement accessible sous les traits d’un acte, il y a lieu de voir celui-ci comme un mouvement. Le point de départ de ce mouvement est une réalité que Guillaume nommait langue et son point d’arrivée une réalité qu’il nommait discours.[2]  Ce que nous pourrions figurer de la manière suivante:

C’est dire qu’au moment où l’être humain utilisera un langage, voulant ainsi signifier à quelqu’un ou à lui-même une certaine réalité dont il a l’expérience, il devra engager en lui-même un mouvement qui le portera (lui, le sujet parlant) de la langue au discours.  Par leur position respective de commencement et de fin de l’acte de langage, la langue et le discours se distinguent et, à la limite, s’opposent sous plusieurs points de vue.  Tout langage, pour autant où il ne se présente pas comme le résultat d’un acte improvisé, comporte nécessairement ces deux parties et l’ensemble des rapports que ces deux parties entretiennent entre elles. Or chacune d’elle présente des caractéristiques spécifiques que nous allons maintenant considérer.

1- Une première différence que nous pouvons entrevoir entre la langue et le discours est celle qu’il faut faire entre une chose qu’on emploie et l’emploi que l’on fait de cette chose. Au titre de chose qu’on emploie, la langue constitue dans le sujet parlant la somme des possibilités qui lui sont offertes à tout moment en vue de représenter et d’exprimer ce dont il a momentanément l’expérience.  Le discours, de son côté, réfère à l’emploi momentané de certaines des possibilités ainsi offertes par la langue.  En d’autres termes, lorsque le sujet parlant entre en activité de langage il doit attendre de la langue «qu’elle lui donne la puissance et l’aisance d’expression et du discours» il ne doit pas attendre «autre chose qu’un usage habile des moyens de puissance et d’aisance ainsi mis à sa disposition.»[3]

2- Une seconde distinction utile à reconnaitre entre la langue et le discours réside dans le fait que la langue est le résultat d’une construction qui s’étale sur un espace de temps très long (ainsi, par exemple, la langue française est le résultat d’une construction dont l’origine se perd dans la nuit des temps) alors que le discours est un ouvrage dont le temps de construction est relativement très court. À ces temps de construction différents, il faut ajouter qu’au moment où le sujet parlant entre en activité de langage il a devant lui un discours à construire alors qu’il possède en lui une langue déjà construite. La langue apparaît donc comme quelque chose de profond et de permanent dans l’esprit, c’est-à-dire continuellement à la disposition du sujet parlant alors que le discours présente un caractère superficiel et discontinu étant tour à tour présent et absent. En somme, la langue présente le caractère de quelque chose d’acquis et d’institué au fond de la pensée.  Elle est établie d’une manière durable.  Le discours présente plutôt le visage du non institué.  De son côté s’affirme la liberté, contraire à l’institution.

3- Un autre contraste important à considérer tient au fait que la langue est une institution commune à une collectivité alors que le discours est toujours quelque chose d’individuel.  Le discours que je vous livre en ce moment et qui est fait des mots que j’articule m’appartient en propre alors que l’outil que j’utilise pour le faire, la langue française, appartient à un ensemble d’individus.  Certes, la langue appartient au sujet qui la parle comme à celui qui l’écoute. Si une collectivité possède une langue, c’est par le biais de la possession individuelle. Cependant, elle n’est pas l’oeuvre propre de chacun des individus qui constituent cette collectivité. Elle est une habilité acquise par mode d’apprentissage, un héritage laissé par les générations précédentes.

4- D’autre part, entre la langue et le discours, il existe une relation temporelle d’avant et d’après.  La langue est un avant dont l’après est le discours.  Cette relation d’antériorité et de postériorité peut paraitre pour le moins paradoxale puisque l’emploi d’un instrument ne pourrait se faire sans la présence simultanée de cet instrument.[4] Cependant, elle trouve tout son sens lorsque l’on saisit que cette relation est sous-tendue par une relation tout aussi réelle qui est celle de conditionnant à conditionné.  En effet, la langue se présente comme la condition d’existence du discours. Aucun discours ne serait possible sans la préexistence de la langue. Ce qui, chose tout à fait banale, revient à dire que l’emploi d’un instrument présuppose à tout le moins son existence.

5- A cette relation de conditionnant/conditionné s’ajoute celle de puissance/effet.  La langue est, aux dires de Guillaume, du langage en puissance, c’est-à-dire qu’elle contient virtuellement, par provision, le langage effectif qu’est le discours.  Autrement dit, le discours n’est jamais autre chose qu’une des actualisations que permettent les possibilités incluses dans la langue.

6- Passer du tout de puissance – tout fonctionnel – qu’est la langue à la partie d’effet – partie fonctionnelle – qu’est le discours, faire un acte de langage, c’est aussi passer d’une étape préalable de représentation à une étape ultérieure d’expression.  C’est un principe de l’enseignement de Guillaume «qu’on exprime à partir du représenté».[5]

7- Pour bien comprendre ce nouveau contraste entre langue et discours nous pouvons, comme Guillaume, utiliser les termes pensé et pensable.  L’expression est à mettre en relation avec le pensé car ce que le sujet parlant exprime n’est autre que ce qu’il a pensé. Le lieu de cette expression est le discours.  «Dans le discours, on trouve le pensé en expression».[6]  En ce qui concerne la représentation, il faut la mettre en relation avec le pensable, c’est-à-dire avec tout ce qui peut être pensé mais qui, pouvant être pensé, ne l’est pas encore.  La langue est faite d’actes possibles de représentation; plus justement elle permet une représentation de tout ce qui peut être pensé. Cette représentation correspond à une division du pensable (à une «fragmentation» disait Guillaume) à partir de laquelle il sera possible, grâce aux résultats obtenus et par emprunt de ces résultats, d’exprimer ce qui est momentanément pensé. Autrement dit, au moment où un sujet parlant veut dire quelque chose à propos d’une réalité dont il a momentanément l’expérience, il doit transmuter la représentation qu’il aura su s’en faire (en faisant appel à sa langue) en une expression (dont le lieu d’existence est le discours) qui manifestera le plus clairement possible cette réalité qu’est son expérience.

8-  Un dernier élément que j’aimerais souligner concernant la langue cette fois a trait aux parties du discours.  Comme Guillaume l’évoquait déjà en 1939, «un trait des langues évoluées qui nous sont familières est l’impossibilité d’y évoquer le mot au titre de sa seule matière et de devoir nolens, volens, y introduire une évocation de forme.  Le mot qui ne serait que mot, qui ne serait pas en même temps substantif ou verbe ou adjectif ou adverbe, etc. est chose qu’on n’y saurait produire.»[7]

A titre d’illustration, voici ce que recouvre en langue le mot «maison».  Nous présenterons d’abord une figure, puis nous la commenterons.

Cette figure représente le programme opératif préconstruit en langue française du mot «maison».  Ce programme doit être accompli tel quel à chaque fois que le sujet parlant entrevoit d’utiliser ce mot en discours.  Un être humain parlant le français et désireux d’exprimer en discours le mot «maison» devra engager en lui-même un mouvement de particularisation, suivi d’un mouvement de généralisation.

Le premier mouvement consiste en une genèse du contenu notionnel de ce mot.  Le contenu notionnel, en tant que résultat, est ce que Guillaume appelle aussi le signifié matériel et ce que les anciens appelaient la signification.  Cette genèse a pour objectif de discriminer au sein de tout le pensable enfermé dans la langue la notion appelée à être exprimée. Plus le mot contiendra un contenu notionnel particulier, plus le mouvement sera avancé en lui-même avant interruption. Il s’agit ici d’une opération de discernement.

Une fois cette opération accomplie, le sujet parlant devra engager en lui-même un mouvement inverse de généralisation qui portera la matière à penser sous une forme grammaticale adéquate: une partie du discours.  Cette forme grammaticale, au titre de résultat, est ce que Guillaume appelle aussi le signifié formel. Dans le cas qui nous intéresse, la notion «maison» sera versée sous la catégorie grammaticale du nom et plus précisément ici du nom-substantif[9]. Il s’agit ici d’une opération d’entendement.

Tout ce qui vient d’être dit pourrait être résumé de la façon suivante :

Essayons maintenant de voir si ces caractéristiques qui sont associées étroitement au langage humain trouvent un écho dans la pratique de la philosophie en communauté de recherche. Pour y arriver, je suivrai les conseils de Guillaume et tenterai de regarder la recherche qui se déploie dans une communauté de recherche par le côté observable qu’elle présente.

La question se pose évidemment de savoir par quel biais d’elle-même la pratique de la philosophie se présenterait comme fait de réalité sensible directement observable.  La réponse est relativement simple: au moment où un sujet philosophant s’engage dans un acte de philosopher.  Or, puisque l’acte de philosopher est lui-même un acte de recherche (cf. dialectique), c’est en réalité dans l’acte de rechercher que la pratique de la philosophie se présentera comme un fait observable.  En dehors de cet acte de recherche, il n’y a pas de philosopher observable directement.

Les actes de recherche en philosophie sont tout aussi nombreux que variés.  Donner un exemple, formuler une hypothèse, déduire, induire, généraliser, catégoriser, définir, dégager un présupposé… etc.  La liste est longue et fait toujours appel à des actions, et donc un processus.

Imaginons maintenant une communauté de recherche suffisamment développée, qui présente donc des actes de recherche qui ne sont pas le fruit uniquement de l’improvisation, c’est-à-dire qui sont le fruit de moyens plus ou moins systématiques qui en expliquent l’apparition. Si les actes de recherche produits par les membres de ce groupe sont des actes de langage, alors il faudrait voir cet acte comme un mouvement et distinguer en lui ce qui relève de la langue et ce qui relève du discours. En figure:

Or, dans l’approche de philosophie pour enfants, il semble bien que la pratique, au moment où elle est suffisamment développée pour être considérée comme une activité qui ne relève pas uniquement de l’improvisé, puisse être considérée comme un acte de recherche dont les extrêmes seraient, en position de langue, les habiletés pour penser en communauté de recherche et, en position de discours, les opinions, idées, pensées prononcées par les participants dans cette communauté de recherche.  Ce qui, si nous reprenons la figure qui précède, pourrait se présenter de la façon suivante:

Examinons maintenant chacun de ces aspects.

Ce que nous fournit la philosophie, notamment par le biais de la dialectique (cet art de la recherche disait Aristote),  c’est l’ensemble des outils dont nous pouvons disposés pour produire des arguments en abondance.

Au moment d’entrer en discours dans une communauté de recherche, les participants utiliseront tel ou tel outil qu’ils ont à leur disposition.

Ce qui s’institue, c’est-à-dire s’intériorise avec la pratique de l’art dialectique en communauté de recherche, c’est justement cet art, cette habitude de regarder les choses au travers du filtre des outils de cet art. Il y aurait beaucoup à dire concernant l’intériorisation.

Ce qui n’est pas institué, c’est l’utilisation momentanée, contextualisée des outils de la pensée.  Nul ne peut, à l’avance, déterminer quels seront les outils à utiliser en discours.  La recherche ne consiste pas à utiliser aveuglément les outils dans un ordre prédéterminé. Et l’apprendre ainsi serait comme vouloir faire apprendre une langue en disant : apprenez toutes ces phrases par cœur avec les mots dans l’ordre car ce sera ainsi que vous devrez toujours les prononcer !

L’art dialectique appartient à l’ensemble de la communauté. Il est partagé par tous.   C’est une œuvre historique (chaque communauté n’a pas à réinventer cet art), qui dépasse le cadre particulier de chaque communauté.

Chaque proposition émise par les participants à la communauté de recherche est individuelle.  Elle appartient en propre à celui ou celle qui l’a émise. Tout comme la langue, les habiletés pour penser sont en position d’antériorité à l’égard des emplois que nous en ferons dans le dialogue.

Les habiletés pour penser se présentent comme la condition d’existence de leur emploi.  Aucun discours qui a du sens en communauté de recherche ne serait possible sans la préexistence de ces outils. Ce qui, chose tout à fait banale, revient à dire que l’emploi d’un instrument présuppose à tout le moins son existence.

A cette relation de conditionnant/conditionné s’ajoute celle de puissance/effet.  Les habiletés pour penser sont du langage en puissance, c’est-à-dire qu’ils contiennent virtuellement, par provision, la recherche effective qui se joue en discours, dans le dialogue entre les participants d’une CRP.  Ce qui revient à dire que le dialogue n’est jamais autre chose qu’une des actualisations permise par les possibilités incluses dans les habiletés pour penser[11]. Évidemment, moins ces outils sont intériorisés, moins les possibilités offertes par ces derniers sont grandes.  Il se produit ici exactement la même chose qu’au moment d’apprendre une langue. Moins les structures grammaticales sont intériorisées, plus il est difficile de parler la langue dont ces structures grammaticales définissent les contours.

Dans un autre sens, mais comme cela est le cas pour la langue, les outils pour penser nous donnent la puissance de penser, de se mettre en recherche:

Dans une communauté de recherche, nous tentons de partager avec autrui ce que nous pensons à propos d’un sujet qui nous intéresse. Et pour ce faire, nous faisons notamment appel à notre expérience. Mais ce que nous livrons à autrui au moment de nous exprimer ce n’est pas immédiatement cette expérience. Engagé que nous sommes, invités à s’engager dans une recherche, cette expérience devra être traitée par les outils de la recherche. Certes, au début et parfois pendant très longtemps, on exprimera cette expérience directement (et encore ce n’est pas directement puisqu’elle est déjà traitée par le langage naturel). Mais au fur et à mesure que nous avançons dans l’intériorisation des outils, au fur et à mesure l’expression de cette expérience passe d’abord par un traitement de représentation, dans lequel il ne s’agit plus de voir simplement son expérience, mais de la revoir par les filtres que nous donnent les outils de la recherche.

Ce qu’on trouve en discours, dans le dialogue, c’est ce que nous avons pensé.  Ce qu’on trouve dans la langue (qui est l’ensemble des habiletés pour penser, c’est tout ce qui est pensable, donc non pas ce qui a été pensé, mais ce qui pourrait être pensé grâce aux outils de l’art.  Se représenter les choses, c’est se les donner à soi-même selon le regard que l’on a. C’est à travers cette pensée regardante, instituée en nous selon une intériorisation progressive des rapports, notamment, qui existent entre les participants de la communauté de recherche, que l’on voit ce que l’on a à dire des choses dont nous voulons parler, un dire, rappelons-le dont l’objectif est de pouvoir de mieux en mieux soutenir ce que chacun révèle de l’expérience dont il parle (aller au-delà de l’opinion). L’art dialectique n’est pas un miroir de notre expérience.  Il nous permet de concevoir ce que nous avons comme expérience de telle manière que nous puissions nous partager sa compréhension.

Terminons cette comparaison avec la notion de partie du discours.  Comme nous l’avons vu, dans nos langues, une notion ne peut être évoquée sans qu’elle soit immédiatement associée à une partie du discours (nom, verbe, etc.)  Je pense qu’il en est de même dans une CRP. Les notions, les opinions que nous avons, ne peuvent être évoquées (elles le sont au début, mais de moins en moins au fur et à mesure que nous apprenons à utiliser les outils pour penser) sans qu’elles soient intégrées dans une parties du discours, un outil pour penses (exemple, hypothèse, contre-exemple, définition, etc.).

Une partie du discours est une forme que l’on donne à ce qui est pensé.  Ainsi, on ne saurait penser la notion de roi sans que celle-ci soit livrée sous la forme d’un substantif (roi), d’un adjectif (royal), d’un adverbe (royalement), d’un verbe (régner).  De même, dans une communauté de recherche, un participant ne saurait livrer son message sans que celui-ci ne le soit sous une certaine forme (sous forme d’hypothèse, d’un exemple, d’une prémisse, d’une analogie, etc…) On pourrait ainsi dire que chaque propos avancé par les participants a nécessairement la forme de quelque chose dans l’enquête.  La manière de le dire, du côté des vertus morales, les dispositions, est aussi à considérer. Je traiterai cet aspect dans un autre article.

Pour que les actes de la recherche dans une CRP soient considérés comme des actes de langage au sens propre du terme, il faudrait y ajouter un élément dont je n’ai pas fait mention jusqu’à présent.  C’est celui consistant à supposer que tout langage humain est un système, voire même un système de systèmes. Je ne saurais dire, pour l’instant, si l’ensemble des actes de la recherche constitue un système voire un système de systèmes.  À suivre…

Si on accepte l’idée que la pratique de la philosophie revient à pratiquer un langage, et qu’on comprend celui-ci à la lumière des théories déployées en psychomécanique du langage, il faut du coup entrevoir que la langue que l’on utilise en communauté de recherche n’est pas une somme d’outils qu’on va chercher dans des tiroirs. Il n’y a pas dans la langue qu’est l’art d’investiguer une somme d’outils déjà tout prêts à leur utilisation qu’il s’agirait d’employer tel quel.  À chaque fois, il faut en refaire la construction, qui sera d’autant plus rapide qu’elle s’appuiera sur une intériorisation profonde qui en commande l’usage.

Ce qu’il reste à faire : l’exploration d’un énorme chantier. Celui de continuer à comprendre les fondements théoriques permettant de venir éclairer, un tant soit peu, la pratique de la philosophie en communauté de recherche en faisant appel à la psycho-mécanique et psycho-systématique du langage. L’intérêt de voir les choses ainsi, c’est que cela nous reconduit à nouveau vers la nécessité de regarder les choses sous l’angle du processus plutôt que sous celui des résultats et que ce qu’il y a à retenir quand on fait de la philosophie avec les enfants, ce ne sont pas les belles phrases prononcées par certains philosophes dans l’histoire, mais l’art même de faire de la philosophie, un art qui nous permet d’entrevoir que le quotidien de nos vies, qui semble parfois si banal, est en fait une boîte à bonbons remplie de mystères!

_________________________

[1]. C’est du moins, semble-t-il, ce qu’il avait en tête lorsqu’il écrivit ces lignes: «On explique selon qu’on a su comprendre.  On comprend selon qu’on a su observer. Compréhension et explication sont, en toute science où elles sont recherchées, tributaires d’une observation qui devra pour susciter pleinement l’une et l’autre être fine et complète. Elle tiendra sa finesse de l’acuité de vision physique et mentale de l’observateur et sa complétude, du rigoureux souci qu’il aura de tenir sous son regard, sans en laisser échapper aucune partie, l’entier de l’objet en cause.» Gustave Guillaume, Langage et science du langage. p. 272.

[2].  Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 26-11-48-C, p. 18.

[3]. Principes de linguistique théorique de Gustave Guillaume, p. 159.

[4]. Cette relation d’avant et d’après est bien discutée par M. Roch Valin dans le cahier de psychomécanique du langage qui porte le titre La méthode comparative en linguistique historique et en psychomécanique du langage.  Cf., particulièrement à la page 56.

[5]. Principes de linguistique théorique de Gustave Guillaume, p. 154.

[6].  Ibid, p. 160.

[7]. G Guillaume, Langage et science du langage, p. 87.

[8]L.L. de G.G., 31-01-57, p. 76.

[9]. L’atteinte de cette «substance-forme» généralisante (disons pour l’instant qu’elle est généralisante dans la mesure où elle n’appartient pas seulement à cette notion mais est valable pour un ensemble théoriquement infini de notions) suppose pour le nom-substantif la détermination d’un genre: masculin, féminin, neutre; d’un nombre: singulier ou pluriel; d’un cas synaptique de fonction et d’un régime d’incidence: pour le substantif, le régime d’incidence interne.

[10]. Au sens le plus strict, la relation avant/après est celle historique où l’après ne peut exister que si l’avant a cessé d’exister. Autrement dit, cette relation implique d’abord la non co-existence. Ce qui existe avant doit ‘mourir’ pour faire place à ce qui vient après.  Ainsi, demain (après) ne peut exister que si aujourd’hui (avant) cesse d’être.  Dans un sens large, il peut exister une relation avant/après même si l’après existe en même temps que l’avant.  Ainsi, par exemple, les parents doivent nécessairement exister avant les enfants même si ces derniers coexistent avec ceux-ci. Dans le langage, on retrouve ces deux sens.  En discours, au plan phonétique, une syllabe ne peut exister après une autre que si celle-ci est entièrement prononcée.  Par contre entre la langue et le discours, il existe une relation d’antériorité et de postériorité où l’après (discours) existe simultanément avec l’avant (langue) Cf. Aristote, Catégories, ch. 12 et 13; Métaphysique, ∆,11.

[11]. Il faudrait voir du côté pragmatique du langage .

réponses

  1. …de la Cohorte 7 (SÈVE), je me prépare à animer ce vendredi ma première CRP à vie!!! Bonheur et Vertige à la fois.
    Mais, je m’accroche à ces mots qui résonnent et qui guident mon intuition depuis le début de ma formation: l’enquête, l’enquête et son langage, l’enquête et ses outils, l’enquête et son processus.
    Et le processus plus que le résultat. APPRENDRE à penser!
    Je retourne travailler, merci Michel!

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