Extraits et analyse d’un dialogue produit en communauté de recherche philosophique

libéraux

 

Des élèves de 5e année d’une école au Québec viennent de terminer la lecture d’un épisode du roman Pixie  écrit par Matthew Lipman.  Cet épisode relate une situation vécue par une enfant qui a sensiblement l’âge des élèves.  Les principaux échanges qui suivirent la lecture sont transcrits ci-après.  Seuls les noms des élèves ont été changés. 

La question qui a servi de point de départ de la recherche était la suivante: Est-ce que Pixie était dans une prison, puisqu’à un moment donné, elle s’exclame : «libre! libre!» ?

Marie :  Je pense que non.  Elle disait ça parce que ses parents étaient partis.  C’était la première fois qu’ils partaient.  Pixie est contente parce qu’elle est seule avec sa soeur.

Hélène : Je pense un peu comme Marie.  Mais je pense aussi qu’elle faisait ça pour énerver sa grande soeur.  Libre! Libre! Elle veut dire qu’elle peut lâcher son fou.

Préciser le sens des expressions employées

Enseignante :  Qu’est-ce que ça veut dire « lâcher son fou » ?

Hélène : Quand elle voit qu’elle est seule avec sa soeur, elle s’énerve.  Quand ses parents sont là, elle n’est pas d’même parce qu’elle recevrait une punition.

Élaboration d’un hypothèse

Catherine : Elle se sentait comme prisonnière chez elle.  Peut-être qu’il y avait trop de règlements.  Mais parce que ses parents ne sont pas là, elle n’est pas obligée de suivre les règlements.

Enseignante : C’est intéressant ce que tu dis.  Tu crois qu’elle se sentait comme dans une prison parce qu’il y avait trop de règlements chez elle. 

Guillaume : Pixie se sentait libre parce qu’il n’y avait plus de règlements, parce que ses parents n’étaient pas là.

Vérification de l’hypothèse

Enseignante : Quand les parents ne sont pas là, est-il possible qu’il y ait encore un règlement à suivre ?

Richard : Quand mes parents ne sont pas là, je peux mettre la musique aussi fort que je veux.  C’est comme on dit : «Quand le chat n’est pas là, les souris dansent» .

Enseignante :  Est-ce qu’on peut s’arrêter un peu ici pour expliquer davantage ce que vient de dire Richard ?

David : Ça veut dire que le chat, c’est comme nos parents et nous on est comme les souris.  Quand nos parents sont sortis, on en profite.

Préciser à l’aide d’exemples

Enseignante :  Peux-tu donner un exemple.

David : Quand mes parents ne sont pas là, je vais fouiller dans le frigidaire, je saute sur mon lit.

Catherine : Quand mes parents sortent le soir et que je reste toute seule, je vais me coucher plus tard.

Alain : Quand le chat  est  là, les souris ne peuvent pas sortir parce qu’elles risquent de se faire manger.  Mais quand le chat est parti, les souris peuvent sortir.

David : Quand mes parents ne sont pas là, je fais ce que je veux.  Je joue avec des amis.  Quand mes parents arrivent, j’entends la porte de la voiture et je vais vite ranger ma chambre.

Nicolas:  Chez nous, il n’y a pas de règlements.  Je ne me sens pas plus libre, quand mes parents sont partis, que quand ils sont là.

Jean-François : Quand je suis chez nous et que mes parents sont partis, il n’y a personne pour me dire quoi faire.

Enseignante : Jean-François, que penses-tu de la phrase suivante : « Nous sommes libres quand il n’y a personne pour nous dire quoi faire.» ?

Jean-François :  Quand je suis tout seul, je suis libre.

Vérifier les relations causales

Enseignante  :  Quand tu es seul, tu es libre ?  Êtes-vous d’accord ?  Peut-on imaginer une situation où on ne serait pas seul et où on serait quand même libre ?

Catherine :  Quand tu vas à une fête, tu n’es pas seul.  Tu peux danser, tu es libre.

Enseignante  :  Quand tu peux danser, tu es libre ?

Catherine : Pas nécessairement.

David :  Quand ma soeur n’est pas là, je me sens libre.

Enseignante  : Pourquoi ?

David : Parce qu’elle est fatigante.  Quand je joue avec un ami, elle vient me demander de jouer avec elle.  Quand elle n’est pas là, elle ne me dérange pas.

Enseignante : Comme disait Catherine, tu peux être avec quelqu’un et être libre.  Ce n’est pas le fait d’être avec quelqu’un qui ne te rend pas libre.  C’est le fait d’être avec quelqu’un qui te dérange. Catherine, c’est quand tu es avec quelqu’un qui te dérange que tu ne te sens pas libre. Pourquoi ?

Catherine : C’est mon frère parce qu’il est achalant.  Il veut tout le temps se battre.

Enseignante : C’est parce qu’il veut se battre que tu n’es pas libre, même si tu gagnes ?

Catherine :  Je ne gagne jamais.

Enseignante :  Est-ce que c’est parce que tu ne gagnes jamais que tu n’es pas libre ?

Catherine :  Parce que je n’aime pas me battre.

Rechercher les présupposés

Mario :  Quand ma soeur est là, je ne peux pas faire grand-chose.  Elle fait des règlements.  Quand elle n’est pas là, je fais ce que je veux.

Enseignante :  D’après ce que vient de dire Mario, qu’est-ce qu’il sous-entend à propos des règlements ?

Keven :  Il y a quelque chose qui l’empêche.

Éloïse :  S’il y a des règlements, tu es moins libre, mais tu es toujours libre quand même.

Justifier des positions

Enseignante : Veux-tu dire que les règlements sont nécessaires même si quelquefois ça nous dérange ?  Est-ce qu’un monde sans règlements serait possible ?

Jean-François : Non.  Parce que mon père m’a dit : «Partout où tu iras,  il y aura toujours des règlements.»

Enseignante : Es-tu d’accord avec ton père ? Pourquoi penses-tu que c’est comme ça ?

Jean-François : Parce que partout où je vais , je vois qu’il y a des règlements.

Marie-Hélène :  S’il n’y avait pas de règlements, ce serait l’enfer.  Il y aurait des batailles.  Il  y en a qui se feraient frapper.

Catherine :  Moi, je n’aime pas ça quand je me bats avec mon frère.  Je ne me sens pas libre.  S’il n’y avait pas de règlements, tout le monde serait libre, mais personne ne serait libre du même coup.

Il y en a qui seraient libres, mais il y  en a qui ne seraient pas libres.

Mario :  Si on supprimait les règlements, on serait libre mais on serait en danger.

Enseignante : La liberté, ça n’enlève pas le danger. Irais-tu jusqu’à dire que, dans ce cas-là, la liberté ne serait pas souhaitable ? Est-ce que c’est la liberté ou la liberté d’une certaine manière ?

Rechercher des raisons

Isabelle : Je ne serais pas capable de vivre dans un monde sans règlements.  Avec des règlements, il y a déjà des batailles.  Sans règlements, ce serait encore pire.

Enseignante : Pourquoi penses-tu que ce serait encore pire ?   Qu’est-ce qui vous fait dire que dès que les règlements tombent, c’est  encore plus l’enfer ?

Alain : S’il n’y avait pas de règlements, on irait  à l’école seulement quand on en aurait le goût.

Enseignante : Serais-tu plus libre ?

Alain : Non. Si personne n’oblige les enfants à aller à l’école, ils n’iront pas et ils ne sauront rien.

Découvrir une alternative

Enseignante : Est-ce que quelqu’un n’est pas de cet avis ?

Éloïse : Tout le monde a une tête pour penser.  Même s’il n’y a pas de règlements, il n’y aura pas plus de violence, on ne fera pas plus la guerre.

Isabelle : Pour répondre à Éloïse.  Ce n’est pas tout le monde qui pense comme toi.  S’il n’y a pas de règlement, une personne, qui pense autrement  que toi fera la guerre.

Marie : Éloïse dit que tout le monde a une tête, mais il y en a qui s’en servent pour faire des bêtises. (… )

Enseignante : Quelles différences faites-vous entre règlement et responsabilité? Quand quelqu’un dit :« Isabelle, tu es responsable.» Qu’est-ce que ça veut dire ?

Isabelle : Par exemple, je suis responsable d’ouvrir les fenêtres.  Une responsabilité, c’est quelque chose que je dois faire.  Un règlement, c’est quelque chose que je dois respecter.

Enseignante : Quels liens peut-on établir entre les règlements, les responsabilités et la liberté ?

Jean-François : Quand tu es jeune, tu as moins de responsabilités.  Quand tu es grand, si tu as des enfants, tu dois les nourrir, donc tu as plus de responsabilités.

Hélène : Plus tu es responsable, moins tu es libre. (…)

Qu’observons-nous dans ce dialogue entre les enfants?  Nous voyons d’abord des propos qui s’interpellent.  L’un avancera une question, l’autre tentera une réponse, un autre émettra une hypothèse, un autre encore procèdera à la vérification de cette hypothèse en proposant un contre-exemple.  Remarquer que les objectifs particuliers poursuivis dans le cadre de ce dialogue sont autant de moyens, de manière de dire permettant l’atteinte du but de cette activité.  En ce sens, ils sont toutes des manières de dire particulières, qui ne réfèrent pas à ce à quoi on pense, mais à la manière dont on pense les choses. 

réponses

  1. Je pensais que la question choisie devait être Centrale
    Commune
    Contestable
    Que la question de départ devrait passer le test de l’inconnu c’est à dire que quelqu’un qui n’avait pas lu le texte était aussi capable d’y répondre.
    Ici ce n’est pas le cas….,

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    • Bonjour Anne! La question venait des enfants, c’est fondamentale pédagogiquement parlant! Elle est centrale puisqu’il est question de liberté et que cette dimension de notre expérience est centrale, elle est commune puisque l’enfant qui a posé la question n’est pas le seul, tous les humains, je dirais, vivent ou ont vécu ou vivront cette question de la liberté. Contestable également car les conceptions entourant la liberté sont multiples, variées. Quant au test de l’inconnu il est m’est inconnu, d’autant que si on peut faire référence au texte qu’on vient de lire, cela nous donne du contexte pour répondre…. Enfin, Anne, je t’invite à lire ce billet: https://philoenfant.org/2019/11/03/quest-ce-quune-question-philosophique/

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      • J’ai pris connaissance du texte que tu m’as transmis et je comprends mieux. !:). J’espère que je vais développer cette facilité d’exploiter
        rapidement une question avec ses différents volets et différentes perspective qu’elle peut offrir !
        D’ailleurs dans le livre et manuel d’accompagnement de Pixie, Matthiew Lipman fait souvent référence au texte pour proposer des plans de discussion et des exercices. Exemple à suivre….:)

        En passant, j’apprécie énormément et j’apprends beaucoup des rencontres virtuelles avec David Anthony:)) je pense que mes histoires ne peuvent que s’améliorer.

        Merci encore Michel et au plaisir 🙂

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