Un exemple d’une enquête philosophique avec des enfants et des parents

Extrait d’une séance de philosophie.

Jeudi 27 novembre 2014

Parents/élèves de l’École La Découverte (Genève, Suisse) – 6 à 57 ans.

Les noms des enfants et des parents ont été remplacés par Enfant A-B-C… et Parent A-B-C… Je suis (MS) l’animateur de cette séance. Les enfants ont entre six et douze ans.  D’entrée de jeu, je tiens à préciser que la fréquence de mes interventions est nettement trop élevée. Mais cela arrive lorsqu’on croise un groupe d’enfants et de parents pour la première fois.

Cette recherche, unique, traite de l’amitié. Thématique choisie par les enfants reposant sur la question initiale de l’un d’eux: Quelle différence y a-t-il entre un ami et un copain?, elle a suscité beaucoup d’intérêt. Comme on pourra le découvrir, cette enquête commune parents-enfants ouvre la porte à la diversité de points de vue, l’imagination, le souci de la rigueur, le questionnement, la remise en question, l’auto-critique, le rire, et j’en passe… Il n’en fallait pas plus pour en perdre un peu la conscience du temps. Et, comme c’est souvent le cas, le moment de clôturer la séance est venu trop tôt. Nous aurions pu continuer; l’envie était présente.

Je tiens à remercier Catherine Firmenich, directrice de l’École La Découverte,  pour le soin qu’elle a pris à retranscrire cette rencontre.  Philosophiquement, les mouvements sont nombreux.  Une analyse détaillée nous offrirait la possibilité de mieux les voir.  C’est ce que permet, notamment, le cours en ligne à l’Université Laval.

Travaillant sur les ressemblances et différences, distinguant, définissant, explorant les conséquences, dégageant des présupposés, etc., ce moment philosophique aura permis aux parents (c’est du moins ce que certains ont exprimé par la suite) de voir jusqu’à quel point les enfants peuvent être attentifs et précis lorsqu’il s’agit d’explorer une expérience qui leur est chère.  Au terme de la séance, certains parents ont affirmé:  «nous n’avions jamais imaginé que les enfants puissent être aussi intelligents.»  Je trouve que c’est un pas dans la bonne direction lorsqu’il s’agit de l’éducation du petit de l’être humain.

***

Enfant A : … un ami c’est plus précieux. Un copain un peu moins.

M.S. : Est ce que vous aimeriez nuancer ce que vient de dire Enfant A ? Pour vous, est-ce qu’un copain et un ami c’est pareil?

Enfant B : En fait c’est que, un copain, pour moi, ou une copine, c’est quelqu’un un peu comme un ami mais pour moi un ami, c’est  quelqu’un à qui je demande des promesses. Je sais pas, un ami c’est plus précieux qu’un copain ou une copine.

MS : Ca veut dire quoi plus précieux?

Enfant B : Ça veut dire que c’est plus important.

MS : Êtes-vous d’accord avec ce que Enfant B nous propose? … plus important?

Enfant C : C’est un peu comme si c’était un synonyme. C’est un peu les 2. En fait c’est un peu la même chose.

M.S.: Un copain et un ami, pour toi c’est pareil?

Enfant C : C’est possible que si c’est un ami, on peut avoir une relation plus serrée. Un copain ou et un ami, t’es toujours ami avec lui.

MS : Alors chaque fois que t’es copain, t’es ami?

Enfant C : Non.

MS : Ou chaque fois que t’es ami t’es copain?

Enfant C : Non, c’est juste que si on est ami et copain c’est la même chose. Mais peut-être que avec un ami on peut avoir une relation plus soutenue.

MS : Plus intense, plus importante. Mais au fond c’est la même chose. T’es pas tout à fait d’accord peut-être …..

Enfant D : Si.

MS : Oui t’es d’accord. Allez Enfant D, vas y!

Enfant D : Un ami comme c’est très très important et le copain t’es …..avec lui et tout ça? Il va pas trop t’oublier.

MS : Il t’oubliera pas, même si ça fait longtemps que tu l’as vu, il va rester ton ami pour la vie quand même?

Enfant D : Oui.

MS : Est-ce que ça veut dire alors que si tu as un ami, tu l’as pour la vie?

Enfant D : Si.

MS : Pas vraiment Enfant D?

Enfant D : Oui, après tu peux …

MS : On pourrait avoir un ami et le perdre? Ça serait possible? On va aller voir quelqu’un qui veut intervenir.

Enfant E : Pourquoi les parents, ils disent rien?

(rire de toute l’assemblée!)

MS : On va les faire intervenir, promis, promis! D’ailleurs s’ils veulent intervenir, ils font comme nous, ils lèvent la main!

Enfant E : Mais pourquoi ils parlent pas?

MS : Alors est-ce qu l’on peut aller encore un peu plus loin pour voir cette différence entre un ami et un copain? Parce que.. pour Enfant D c’est pareil, c’est synonyme. Mais y’a une petite différence, mais c’est presque pareil. Pour vous …. Toi tu penses que c’est pas le cas? Qu’est-ce que tu penses à propos d’ami et copain? Pour toi c’est pareil?

Enfant F : Un peu.

MS : Un peu quoi?

Enfant F : Un peu pareil.

MS : Donc, c’est un peu pas pareil?

Enfant F : Un peu pareil.

MS : Peux-tu préciser qu’est ce que tu veux dire par un peu pareil?

Enfant F : C‘est un peu différent.

MS : En quoi c’est différent?

Enfant F : J’sais pas.

MS : Est-ce que tu veux un coup de main Enfant F? Do you need help?

Enfant F : Yes.

MS : Yes, you need help. Is there anyone who would like to help Enfant F?

MS : Toi Enfant B, tu aimerais aider Enfant F?

Enfant B : En fait, c’est en même temps un peu comment on le prononce. Copain …c’est nominal, un peu comme ça. Ami c’est plus, ça te touche un peu plus. Un tout petit peu plus. Un ami il se trouve que …

MS : Donc il y a quelque chose d’émotif avec un ami, y’a des émotions qui viennent que tu n’as pas nécessairement avec un copain? Mmmm.. c’est vraiment intéressant ça!

MS : Est-ce qu’il y a des parents qui voudraient se prononcer sur la différence qu’il pourrait y avoir entre un copain et un ami?

Enfant G lève la main.

Enfant G : L’amour fille et l’amour garçon, c’est pas pareil que l’amour fille-fille et l’amour garçon-garçon. Parce que l’amour fille-garçon, il la demande en mariage et ensuite… Par exemple, deux filles amies, il faut se faire confiance, elles peuvent pas avoir des enfants, c’est pas une fille et un garçon…

MS : Plus compliqué…

Enfant G : Pour faire confiance, faut faire des promesses, on peut compter sur lui.

MS : Mais c’est vraiment intéressant ce que tu nous dis Enfant G. On va tenter d’examiner ça. Est ce qu’on peut avoir un ami en qui on n’a pas confiance? Est-ce que ce serait possible? Est-ce qu’il y a quelqu’un qui n’a pas encore parlé, qui aimerait dire quelque chose? Oui Enfant H?

Enfant H : Oui, parce que moi j’ai une amie qui s’appelle Joséphine et j’ai pas trop confiance en elle.

MS : Et c’est quand même ton amie?

Enfant H : Oui.

MS : Et pourquoi c’est ton amie?

Enfant H : Parce qu’on fait du tennis ensemble, on est dans la même classe et on joue ensemble.

MS : Oh! Voilà d’autres critères que l’on a. On peut être ami parce qu’on joue ensemble, parce qu’on est dans la même classe?

Enfant D : Un ami c’est quelqu’un en qui on a confiance.

MS : Et un copain?

Enfant D : Un copain c’est plutôt quand tu joues avec lui. Un ami c’est quand tu as confiance en lui, il peut être là quand tu as besoin de lui.

MS : C’est un autre critère ça? Alors qu’un copain pas nécessairement? Tu sais pas trop encore? La confiance c’est vraiment important pour toi dans l’amitié?

Enfant C : J’aimerais dire que si jamais on peut lui faire confiance, par exemple si je lui dis un secret, j’aimerais lui faire confiance, pas qu’il aille le dire à tout le monde, ou sinon par exemple si je meurs, j’aimerais bien qu’il vienne à mes funérailles.

MS : Bien sûr. Et pour toi ça, ça serait une marque d’amitié ça. Tu sais que c’est un ami. Peut-être que tu pourrais pas le savoir vraiment pendant l’heure! Mais cette confiance dont on parle, pour vous, est-ce que c’est vraiment important à chaque fois qu’il y a un signe de confiance, est-ce que c’est indispensable ou pas? Y’a des gens qui n’ont pas parlé, qui aimeraient parler? On va aller revoir Enfant B.

Enfant B : En fait oui, c’est important la confiance. En même temps tu lui dis un secret et parce que c’est ton ami tu peux jamais être sûr à 100%, tu vas pas aller… ? La deuxième chose par exemple, peut être que l’autre pense, moi je vais jamais le dire et après toi tu penses qu’il va le dire, et peut-être tu penses qu’il va le dire et en fait on sait jamais.

MS : Tu peux pas être certain, c’est pas possible, on peut jamais être sûr à 100%?

Enfant E : Pourquoi les parents toujours pas ils parlent?

MS : Ta patience est rendue au maximum! On va aller les voir… Est-ce que parmi les gens qui sont autour de nous en ce moment, est-ce qu’il y quelqu’un qui pourrait se prononcer sur la confiance et l’amitié? Est-ce que pour vous avoir un ami c’est nécessairement être en relation avec quelqu’un en qui vous avez confiance?

Père de Enfant E : Dans la confiance, ça dépend aussi dans quel sens on a confiance, peut-être il y a aussi la question de la confidence dans les petites choses qui sont pas toujours si importantes. Je peux m’imaginer on a un ami mais pas dans toutes les circonstances on a complètement confiance en l’autre, mais ce sont les choses très importantes où l’ami va être là pour moi si j’ai besoin, mais s’ il manque cette confiance, j’imagine que ça va être difficile d’avoir un ami.

MS : Pourtant, Enfant H nous disait, moi j’ai une amie mais j’ai pas confiance en cette personne là, mais c’est quand même mon amie.   Ah, il y a Parent A qui intervient et un 2e parent qui intervient … wahou !

Parent A : I’ve got a question. My question is : how many times do you trust a friend if they break the confidence? Do you trust them again? And how many times do you trust them? And do you keep giving them a chance? Or do you have to stop …this confidence?

MS : A wonderful question!

Enfant B : ???

Enfant J : En fait, si j’ai un ami et que je casse ma promesse, je me dis que je serai jamais ami avec lui, mais une heure plus tard je serai de nouveau ami avec lui.

MS : Ah bon? Donc, tu peux changer d’idée. Même si… une heure avant …. Et bien, ça.. ! Et pourquoi?

Enfant J : Parce que j’oublie.

MS : Tu as vraiment oublié une heure plus tard qu’il avait cassé sa promesse et on continue. Pour toi c’est plus important l’amitié que tout le reste?

Enfant J : Oui.

MS : C’est ça? Mm…..

Enfant C : Aussi des fois, si quelqu’un ne tient pas sa promesse, je lui laisse une chance. Mais si ça se repasse genre 200 fois, là je me dis non laisse tomber! Ou des fois aussi tu peux pas t’empêcher, enfin tu y tiens tellement que tu dis, bon c’était n’importe quoi….

MS : Mais quand même c’est une promesse tenue. Y avait une aute question qui était celle de Enfant K, tu disais : peut-on être à la fois ami et ennemi? Avais-tu déjà quelque chose à dire par rapport à ça Enfant K? Est-ce que c’est possible pour toi qu’on soit à la fois ami et ennemi?

Enfant K : Peut-être.

MS : Explique un peu s’il te plaît.

Enfant K : Parce que j’avais un ami et il est parti de l’école l’année passée; il est avec moi et tout, après il commence à me taper et….. alors un mois j’étais ami avec lui, mais normalement j’étais pas vraiment ami avec lui, parce que quand il me pousse par accident et commence à me taper dessus….

MS : Alors t’as été ami, PUIS ennemi. Mais, est-ce qu’on peut être ami ET ennemi, en même temps?

Enfant L : Oui. Comme disait Enfant C avant, ils se bagarrent avant….on n’a vraiment pas envie de le perdre, donc on dit c’est pas grave.

MS : Oh! Est-ce qu’on est ennemi à ce moment-là?

Enfant L : On peut être un peu ami et après être un peu ennemi parce que t’as fait quelque chose de mal.

MS : OK, comme si tu pouvais pardonner et puis…

Enfant L : Pardonner parce que t’as pas envie de le perdre.

MS reprend : ….parce que t’as pas envie de le perdre.

MS : Êtes-vous d’accord avec ce que Enfant L vient de dire? Oui, tu voulais ajouter quelque chose?

Enfant M. : En fait ami et ennemi, ça revient au sujet de « copain ».

MS : Explique…. j’ten prie!

Enfant M : Bien, ami ce serait plutôt ami et ennemi ce serait ennemi. Peut-être un mélange des deux ce serait copain.

MS : Oh papa! Qu’est-ce que vous pensez de cette proposition là? Est-ce qu’on peut être à la fois ami et ennemi dans le sens où… répète à nouveau s’il-te-plaît Enfant M?

Enfant M : Ami ce serait ami, ennemi ce serait ennemi. ami ET ennemi ce serait copain.

MS : Qu’est ce que vous en pensez? Est-ce qu’il y a quelqu’un qui n’est pas intervenu encore? Enfant N? Est-ce que tu veux répondre à ce que vient de nous proposer Enfant M? Qu’est-ce que t’en penses? Tu sais pas trop? Qu’est ce que tu voulais dire?…. Tu t’en souviens pas? On te laisse revenir avec ça.

Enfant E lève la main… et dit : Beaucoup d’enfants lèvent la main mais pas beaucoup de parents.

MS : Peut-être qu’on pourrait aller voir les parents pour voir ce qu’ils pensent de ce qu’Enfant M vient de dire….Est- ce qu’il y en a parmi les gens autour qui sont d’accord avec ce qu’Enfant M vient de dire? Y aurait ami d’un côté, ennemi de l’autre et entre les deux y aurait copain. Enfant M, c’est comme un mélange des deux? c’est ça?

Enfant M confirme.

MS : Qu’est ce vous en pensez? oui!

Parent B : Ca m’a rappelé ce qu’il a expliqué la relation entre frères ou frères et sœurs. Parfois ils s’adorent, ils s’aiment, ils sont les meilleurs amis. Et parfois ils s’ennuient, ils font la bagarre et ils font rien…

MS : Ça te rappelle le rapport frères/sœurs. Est ce que ça veut dire alors qu’entre frères et sœurs on peut être amis? C’est possible?

Parent A : Oui j’espère!

MS : Donc ça n’exclut pas la possibilité. C’est pas parce que c’est ton frère que c’est pas ton ami. C’est pas parce que c’est ta sœur, que c’est pas ton amie. On peut être amis entre frères et sœurs. Vous êtes d’accord avec ça?

On entend dans l’assemblée des cris… non, oui!

MS : Qui a dit non? Enfant J, explique à Parent A pourquoi…

Enfant J commence à parler et regardant Michel et tout de suite, Michel lui dit: Tu regardes elle, elle, elle !

Enfant J : Moi j’ai un petit frère et une grande sœur et c’est genre, peut-être qu’on s’aime, mais c’est impossible qu’on soit amis parce que ma sœur, je la vois presque jamais, elle est tout le temps dans sa chambre, et mon petit frère il arrête pas de m’embêter et tout!

MS : Ah, ça c’est dans ton cas précis à toi, mais est ce que si on généralise un peu, est-ce qu’on peut imaginer qu’un frère et une sœur soient amis?

Enfant J : Non.

MS : C’est impossible pour toi.

MS : On va aller voir un autre parent… Parent C.

Parent C : Moi je pense que non. Des frères et sœurs ont une relation familiale fraternelle. Ils ne sont pas ensemble parce qu’ils l’ont choisi, ça leur a été imposé. Un ami on le choisit.

MS : Oh ça c’est vraiment….

Parent C : Quand un ami nous vient, vient à nous, ou on va vers lui, un ami nous attire pour différentes raisons. Un frère ou une sœur il nous est donné, imposé, pratiquement pour certains. Et je pense que non, on peut avoir une relation très étroite avec son frère ou sa sœur, mais je ne pense pas que l’on puisse dire que c’est un ami.

MS : ….parce qu’il t’est imposé.

Parent C : Parce qu’on ne l’a pas choisi.

MS : Ah voilà c’est ça, encore plus précis.

Parent D : Je suis plutôt d’accord avec Parent C sur la question, mais pas sur le contenu du mot. J’ai l’impression que les frères et les sœurs sont comme les copains, c’est quelqu’un avec qui on se retrouve, comme les copains d’école, on est dans la même classe, on se retrouve par hasard. Mais un copain peut devenir un ami, si on le choisit, si on se choisit. De façon similaire, je pense que c’est possible qu’un frère ou une sœur puisse devenir un ami. C’est pas garanti, c’est même peut-être rare. Je partage la partie sur le choix, je suis tout à fait d’accord, donc dans ses choix je pense qu’on peut faire le choix aussi dans le cadre de la famille, il y a un amour familial, mais ça peut devenir de l’amitié.

MS : Eh Enfant J! Tu viens d’entendre ce que Parent D a dit? Tu as changé d’idée? Parce que toi tu disais : c’est impossible qu’un frère et une sœur deviennent des amis.

Enfant J : Oui maintenant que j’ai entendu les personnes qui ont parlé, j’ai un peu changé d’avis.

MS : Tu as un peu changé d’avis, tu es moins certain que….tu commences peut-être à imaginer d’autres mondes possibles concernant l’amitié!

MS : Enfant C…?

Enfant C : Même si tu te tais, si tu l’énerves, tu le hais, il t’énerve, dans ton cœur, c’est une personne qui est très importante.

MS : Oui, que ce soit un père, une sœur; et un père ça serait pareil? Ton père pourrait être ton ami?

Enfant C : Non, mais c’est ton père, je veux dire, ton père c’est pas quelqu’un que tu rencontres dans la rue!

MS : J’ai un papa et je l’ai rencontré dans la rue juste avant!!!! C’est plus que ça un papa, oui. Mais ta sœur ou ton frère, c’est pas quelqu’un que tu as rencontré dans la rue…

Intervention de Enfant P (inaudible)

MS : Pour toi c’est important que les mêmes sentiments partagés existent pour que l’on puisse dire que c’est un ami?

Enfant P : Ça veut dire que chaque personne a des sentiments différents. Par exemple, une amie j’ai un autre sentiment qu’avec mon père.

MS : Et c’est pour ça que tu ne pourrais pas être amie avec ton père? C’est dur! Aïe aïe aïe! Ça voudrait dire qu’il y a différentes sortes d’amis?

Enfant M : Ma petite sœur, même si je me bagarre souvent avec elle, elle est vraiment ma copine. Parce que souvent après, le soir je lui dis toujours bonne nuit et c’est quand même gentil.

MS : Et c’est ta soeur, et c’est quand même ton amie.

MS : Alors vraiment Parent C, il va falloir que tu remettes en question… !

Parent E (papa Enfant H) : I remember, when I was young, I was with my big sister, and there was no way…. You don’t have to see them every day, you just see them when you want.  And I became friend with my big sister…..once we became separated, we didn’t have to be….. it’s a choice at that point.

Enfant N : En fait, je crois qu’on peut pas être ami avec nos parents mais on peut être ami avec notre frère.

MS : Ok , on pourrait être ami avec une grande personne, avec un frère ou une sœur mais pas avec le papa ou la maman. Pourquoi?

Enfant N : Je sais pas.

MS : Est-ce qu’il y a quelqu’un qui veut aider Enfant N pour donner une raison par rapport à cela, parce que c’est important les raisons; si on n’a pas de raison on va être un petit peu embêté;… tu veux l’aider?

Enfant D : Avec mes parents, mais je pense aussi un frère, mais après ça c’est la théorie, on peut dire qu’une amitié est complètement différente. On peut pas être la même chose. Enfin oui avec un adulte bien sûr qu’on peut, mais une famille c’est une chose complètement différente. On peut pas appeler vraiment ça une amitié.

MS : Pourquoi? Parent C nous a proposé un autre argument tout à l’heure. Elle nous a dit c’est parce qu’on ne les choisit pas. Es-tu d’accord avec cet argument-là, es-tu d’accord avec cette raison-là? Ça serait cette raison-là la principale?

Parent C : Je continue de dire qu’une affection entre un frère et une sœur, des membres d’une même famille, ce n’est pas une amitié. On peut avoir une relation très intime, fusionnelle, de confiance. On peut voir un confident dans son frère ou dans sa sœur, mais il ne sera jamais notre ami puisqu’il est notre frère ou notre sœur, il est de notre sang. Que ce frère ou cette sœur peut être vraiment très présent dans les pires moments, il peut même être plus présent que pourrait l’être un ami, puisqu’il est notre frère ou notre sœur, on est du même sang. Mais je continue à dire que l’amitié entre un frère ou une sœur ou entre les membres d’une même famille, je continue de dire que ce n’est pas de l’amitié. Ca peut être une relation…. c’est AUTRE chose, c’est de la confiance. On revient à la confiance.

MS : Ça c’était un élément important.

Parent C : Et quand il y a des sentiments, qu’ils soient amoureux ou amicaux, la confiance est là. Mais je continue à dire que notre frère ou notre sœur n’est jamais notre ami. Il est notre pilier, notre confident, mais un ami c’est une pièce rapportée, on va dire c’est peut-être quelqu’un qui se rajoute à notre famille. On pourrait rajouter un ami à notre famille, de cœur.

MS : Et donc, s’il y a un nouvel enfant qui arrive, qui se rajoute à la famille, ça n’en fait pas pour autant un ami.

Parent C : Ben non, ça dépend.

MS : Parce que c’est toujours la question du choix, c’est vraiment important pour toi.

Parent C : Oui j’pense.

MS : Enfant B nous disait qu’on pouvait CHOISIR un ami.

Parent C : Oui j’ai bien entendu, que quand on grandit on peut choisir ou avoir une relation très très forte avec un frère ou une sœur.

MS : Mais pas au point que ce soit un ami.

Parent C : C’est pas la même chose, c’est-à-dire que ça peut être très très fort mais on peut pas dire de son frère ou de sa sœur, c’est mon ami. C’est ma sœur ou c’est mon frère, on est du même sang. Moi j’ai pas de frère et sœur, donc je parle vraiment…

MS : … sans expérience ! (rires de l’assemblée)

Parent C : Donc moi j’ai vainement essayé d’avoir des amis, mais pas de frère et sœur, voilà, donc je peux parler de l’amitié.

MS : Merci Parent C, on va aller voir. Je pense que Enfant J doit être très content de ce que Parent C vient de dire, parce que tantôt tu disais, c’est IMPOSSIBLE d’avoir un ami, tu as quand même une alliée, on peut peut-être même dire que tu as un ami ici? Parce que tantôt tu avais quand même changé d’idée, tu disais: ¨mmm….peut-être qu’on pourrait¨, finalement, là tu pourrais peut-être à nouveau changer d’idée ou bien? Toi qu’est-ce que tu penses finalement? Est-ce qu’on peut être un ami avec sa sœur ou son frère?

Enfant J : Je sais pas.

MS : Là tu sais plus pour l’instant! On pourrait aller voir Parent F (mère de Enfant G).

Parent F : Là j’ai une question aussi, par rapport à l’amour. La différence amitié/amour, et si dans les relations justement entre frères et sœurs, on est censé aimer? Et amour marche aussi avec haine. C’est un peu la même cible. Amour/haine. Et il y a aussi une expression que j’aimerais proposer à Parent C, on dit : je l’aime comme un frère ou comme une sœur, en amitié. Donc c’est comme si la relation amicale c’était un sous degré d’une relation entre frères et sœurs. Comme si on choisissait de reproduire au contraire une relation très forte qu’on a entre frères et sœurs. Mais je crois que c’est au-delà de la biologie, c’est plus l’amour que le lien génétique. Un choix de reproduire, et puis on s’entend pas pareil avec tous les frères et sœurs.

Parent C : Ah non.

MS : Est-ce que vous pourriez revenir en cercle s’il vous plaît, parce que je veux vraiment qu’on puisse tous se voir. OK. Remettez vous sur les bancs. Merci beaucoup. Allez on t’écoute;

Enfant A : Moi, je suis quand même assez d’accord qu’on peut pas être ami avec un frère parce que c’est un membre de notre famille, et la famille c’est pas les amis. Et heu…

MS : Pourquoi, pourquoi?

Enfant A : Parce que les amis on les rencontre, on se parle, on a une relation. Mais avec la famille on se rencontre pas, on est directement avec eux, et on est très très bien. Voilà, c’est pas pareil.

MS : C’est pas pareil. Tu serais assez d’accord avec Parent C?

Enfant A : Oui parce que c’est ma mère!

Rires de toute l’assemblée….

MS : Avez-vous entendu ce qu’il a dit?

Enfant A : Même si c’est ma mère!

MS : Tu pourrais même ne pas être d’accord même si c’est ta mère! Mais dans ce cas là tu es vraiment d’accord avec elle. Wahou!

Enfant C : Ma mère je la déteste, elle est importante mais des fois je ne la supporte pas. J’aimerais bien en avoir une autre, mais vu que je peux pas en avoir une autre…

MS : C’est ta mère …

Enfant C : Je dois la supporter.

MS : Est-ce que ça fait d’elle une ennemie?

Enfant C : Non, même si c’est ma mère, je l’aime, mais des fois c’est au-dessus de mes forces.

***

Réflexion

Cette discussion, cette enquête, cette recherche en commun aurait pu durer encore et encore. Par exemple, un enfant ou moi-même aurait pu, immédiatement après le dernier propos, poser la question suivante: Est-ce que cela veut dire que l’on n’aime jamais nos ennemis? Du coup, la recherche aurait continué permettant ainsi d’approfondir l’expérience de l’amitié, expérience complexe faisant appel aux idées que nous avons la concernant et aux sentiments que nous éprouvons en la vivant. Chercher ensemble à comprendre une expérience demande, notamment, du temps, de l’attention, du plaisir. C’est ce que nous avons vécu à Genève en novembre 2014.

L’imagination des enfants, leur naïveté, sont des atouts au moment de faire de la philosophie car cette activité conduit rapidement ceux et celles qui la pratiquent vers un regard critique qui lui-même appelle l’expression d’un jugement qui se nuance. S’appuyant sur les outils fournis par la logique (raisonnement, évaluation des raisons, etc.) ce jugement n’est toutefois pas uniquement le fruit de la raison (la logique); il fait aussi appel à l’imagination. L’enfance semble avoir ceci de particulier qu’elle est un moment dans la vie d’un être humain où habituellement le regard n’est pas alourdi par le poids de nos coutumes, manières de faire (de penser) et frustrations. Du coup, le sentiment éthique et esthétique entre en harmonie avec le fait d’aimer, de faire confiance, d’être étonné, émerveillé, questionnant, préoccupé de cohérence.

Faire de la philosophie avec les enfants nous permet de les entrevoir bien différemment. Leurs voix, leurs paroles, leurs pensées rejoignent les propos de philosophes dans l’histoire qui par leur curiosité, intuition, imagination et rigueur du raisonnement, ont tenté et ont aidé d’autres à donner du sens au mystère dans lequel nous sommes. Les enfants sont capables d’aider les parents et ces derniers sont capables d’être des enfants.

Pendant près d’une heure, j’ai eu l’impression d’être sur une mer, en voilier, apprenant, comme tous ceux et celles qui s’y trouvaient, à naviguer avec l’incertitude. Le souffle des voix donnent du vent à la recherche. Voiles grandes levées parfois, changeant d’angles selon les vents (ils ne sont pas toujours derrière nous), la recherche avance vers un cap de plus en plus partagé par tous: le plaisir de penser par et pour soi-même en donnant du sens à l’expérience de vivre.  Malgré mes trop nombreuses interventions, j’ai beaucoup apprécié.  Il s’agissait d’une première. Si la possibilité m’avait été donnée de pouvoir continuer avec eux pendant des mois, sans les quitter, je me serais peu à peu effacé, laissant ainsi aux enfants et aux parents le soin, la responsabilité, quel que soit le sujet de recherche, de se mettre au défi de penser par et pour eux-même.  

M’appuyant depuis une trentaine d’années sur les travaux philosophiques et éducatifs de Matthew Lipman et Ann Margareth Sharp, c’est ainsi que je vois l’éducation à l’école et à la maison: un espace où le dialogue est estimé et entrevu comme un lieu où chacun accepte d’être modifié par les autres qui y participent.  Là, comme ailleurs, je trouve que la nuance, nourrie par le monde des possibles et le souci de cohérence, a bien meilleur goût.

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