Les voix caring pour transformer la philosophie pour enfants

Il me fait grand plaisir de laisser la parole à Lauranne Carpentier, qui a fait ses études en philosophie, notamment son baccalauréat à l’Université Laval, et qui s’est beaucoup intéressé à la philosophie pour enfants. C’est tout particulièrement les liens de celle-ci avec la pensée attentive (caring thinking) qui l’ont passionnée. Elle s’est ainsi dédiée, lors des dernières années, à accroître la place de cette dernière dans la pratique de la communauté de recherche et, par le fait même, à faire davantage ressortir le travail d’Ann-Margaret Sharp, cofondatrice de la PPE, dont le destin semble précisément lié à l’importance qu’on accorde à la pensée attentive.

Le texte qui suit représente l’aboutissement de plusieurs années de recherche et de pratique. Il représente une belle ouverture pour les prochaines générations d’animateur-rice-s en PPE désireux de réfléchir et de travailler sur l’équité, la bienveillance, l’empathie et l’intelligence émotionnelle, pour ne nommer que ceux-ci.

Claims about reality are always political. The power to name is exercised by the dominant forces in society, but rightly belongs to every human being. […] Not only have most women been erased from most of history but they have had very few roles to play in the intellectual history […]. It is still the case that many women only exist to the extend that they are intimate with famous men or associated with the projects of men.
– Sharp, 1995, p. 59

1) Introduction

Dans leur livre In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp, Maughn R. Gregory et Megan J. Laverty défendent l’idée selon laquelle Ann Margaret Sharp a été invisibilisée par rapport à son collègue Matthew Lipman, les deux co-fondateurs de la philosophie pour enfants (PPE), et qu’il est important de revaloriser l’héritage de cette femme (2018, p. 2-3). Pourquoi Lipman s’est-il vu « mistakenly, given sole credit for the methods, materials and momentum » (Gregory et Laverty, 2018, p. 2) de la PPE? Une raison possible, n’ayant pas été relevée par ces auteur-e-s, est qu’une culture patriarcale soit présente dans ce domaine. Une telle culture est oppressive notamment par la domination historique de manières d’être, d’agir et de réfléchir reconnues comme « masculines ». D’autres cultures oppressives sont déjà dévoilées au sein de la PPE: l’adultisme (Kennedy, 2006; Haynes et Murris, 2012) et le racisme (Chetty et Suissa, 2016) entre autres. L’enjeu principal de cet article est de dévoiler la présence d’une culture patriarcale dans ce milieu, d’en relever certaines influences et de proposer des pistes de solution susceptibles de créer une PPE libératrice de cette oppression et plus inclusive.

Des pensées féministes (incluant les éthiques du care) ont déjà investi le champ de la PPE (Sharp, 1994; Daniel, 1994; Lipman, 1995; Sharp et Gregory, 2009 notamment), mais principalement pour en valoriser les bienfaits et non pour en faire une analyse critique. Le sexisme dans cette discipline a été relevé par quelques auteur-e-s (dont Sharp, 1992; Daniel, 1994; Garza, 2018), mais son analyse demeure embryonnaire. C’est pourquoi, dans cet article, l’éthique du care de Carol Gilligan et d’autres pensées féministes, dont celle de bell hooks, serviront de cadre pour analyser une culture patriarcale au sein de la PPE.

Pour ce faire, premièrement, un travail définitionnel de certaines notions essentielles à cet article introduira le passage théorique de Gilligan à la PPE. Deuxièmement, nous argumenterons la thèse selon laquelle Sharp incarnait une voix caring (différente et résistante) et qu’elle a été marginalisée, dévalorisée et invisibilisée, entre autres, pour cette raison. Troisièmement, nous suivrons un mouvement semblable pour argumenter la thèse selon laquelle la pensée critique est perçue comme une voix dominante en PPE alors que la pensée caring est perçue comme une voix caring, aussi marginalisée, dévalorisée et invisibilisée. Notre conclusion sera la suivante: si la PPE souhaite être libératrice et inclusive comme plusieurs l’énoncent (Sharp, 1981; Lipman, 2003; Garza, 2018; Sharp 2018c), une revalorisation de ses voix caring est nécessaire. C’est pourquoi nous présenterons ultimement des propositions favorisant le pouvoir transformateur de la pensée caring afin qu’une PPE dominante se rapproche d’une pédagogie du care.

2) De la voix différente de Gilligan à la PPE

Avant toute chose, définissons l’expression « PPE dominante ». Une telle PPE est influencée par des biais oppressifs (sexistes (Daniel, 1994), adultistes (Haynes et Murris, 2012) et racistes (Chetty et Suissa, 2016) notamment) dans son matériel[1], sa théorie, sa pratique et sa communauté de chercheur-e-s et de praticien-ne-s. En nous concentrant sur le dévoilement d’une culture patriarcale influente en PPE, nous comprenons la PPE dominante comme étant porteuse de mécanismes et de biais favorisant une domination patriarcale.

2.1) La culture patriarcale

Dans son dernier livre Pourquoi le patriarcat ? (2019), Carol Gilligan, une psychologue et philosophe féministe américaine, avec sa collègue Naomi Snider, définissent le patriarcat en s’inspirant de Tolstoï comme une force mystérieuse et puissante transformant « ce qui est bon et naturel (l’amour ou la compassion) en quelque chose qui, à la face du monde, apparaîtra comme honteux et indécent » grâce à l’élévation morale de codes du genre binaire dévalorisant les femmes et le « féminin » (p. 13-14). Il est un système fondé sur des normes culturelles et des schémas psychologiques favorisant la déconnexion et les injustices (Gilligan et Snider, 2019). Les schémas psychologiques nous intéressant dans cet article sont les biais patriarcaux, c’est-à-dire des déviations et des distorsions cognitives souvent inconscientes en faveur de voix dominantes patriarcales (Gilligan et Snider, 2019). Ils sont largement répandus dans le milieu académique et philosophique (Hamrouni et Lamoureux, 2018; Choudhury, 2018).

La culture patriarcale se caractérise aussi par certains mécanismes permettant son oppression. Dans cet article, nous nous référons à trois mécanismes: la marginalisation, la dévalorisation et l’invisibilisation. Nous définissons la marginalisation par la mise à l’écart de certaines voix (dont celle de Sharp et de la pensée caring) par une PPE dominante. Différenciées et en marge, elles ont été dévalorisées notamment parce qu’elles représentent ce qui est reconnu comme étant « féminin », incompris et dérangeant (Gilligan, 2019). La dévalorisation signifie que ces voix se sont vu accorder moins de valeur que les voix dominantes en PPE. L’invisibilisation de la voix de Sharp comprise par le manque d’écho et de visibilité de son héritage (Gregory et Laverty, 2018: p. 2) est symptomatique de la marginalisation et de la dévalorisation des voix exclues par le cadre dominant. Ces mécanismes de marginalisation, dévalorisation et invisibilisation peuvent aussi être interprétés dans les termes de mécanismes classiques de l’oppression relevée par plusieurs (Daniel, 1994; hooks, 2018; Gilligan et Snider; 2019), soit la division, la hiérarchisation et la domination. La mise en marge crée une séparation, la hiérarchie valorise de manière inégale et la domination accorde la visibilité et l’écho à certaines voix, mais elle invisibilise et restreint le pouvoir d’autres voix.

2.2) Les voix caring

À partir de son ouvrage classique Une voix différente (2019, originalement publié en 1982), Gilligan identifie une voix différente, représentant l’éthique du care: « [d]ifférente parce qu’elle unit le soi aux autres, nos pensées à nos émotions, notre corps à notre esprit – et “féminine” au seul prétexte que les relations et les émotions sont des affaires de femmes selon les codes imposés par le patriarcat » (Gilligan et Snider, 2019, p. 166). Cette voix est humaine, inclusive, ancrée dans un contexte de relations et soucieuse de soi et des autres. Elle est responsabilisante parce qu’elle reconnaît la vulnérabilité et l’interdépendance de l’humanité. À la voix différente identifiée en 1982, Gilligan et Snider ajoutent une voix de résistance en 2019. À quoi résiste-t-elle? Elle résiste à la voix dominante patriarcale, dont elle se différencie, décrite comme anonyme, désincarnée, indépendante, dévalorisant les émotions, les relations et inscrite dans des modes de séparation et de hiérarchisation permettant sa domination (Gilligan et Snider, 2019). Cette voix n’accorde du pouvoir qu’à ce qui est perçu comme « masculin ». La voix de résistance, elle, est consciente de la culture patriarcale et s’applique à en freiner la domination et à corriger ses biais. En ce sens, elle est perçue dérangeante dans la culture patriarcale. Il y a donc trois voix distinctes: les voix dominantes, différentes et résistantes. Dans cet article, nous qualifierons les voix différentes et résistantes, la pensée caring et Sharp, de voix caring. L’expression « voix caring » permet de réunir les concepts d’« éthique du care » de Gilligan et de « pensée caring » de la PPE par leur notion commune de care, en plus de réunir les voix différentes (1982) et résistantes (2019) de Gilligan.

Dans le cadre de la culture patriarcale, les voix caring sont marginalisées, dévalorisées et invisibilisées. Gilligan explique que la culture patriarcale est identifiable par un cadre épistémique (régi par les biais et les mécanismes patriarcaux) ne valorisant que certaines idées et certains modes de pensée souvent qualifiés de « traditionnels » et correspondant aux idées et aux manières de penser caractérisées par la rationalité, la logique, les dualités, la recherche d’universalité, de vérités théoriques et d’autonomie, pour n’en nommer que quelques caractéristiques. Ce cadre épistémique exclusif et « masculin » de la morale rend difficile l’interprétation, la compréhension et la reconnaissance de l’importance des voix caring et de leurs caractéristiques contextuelles, psychologiques, relationnelles et impliquant une interdépendance dans les réflexions, soient des éléments correspondant à l’éthique du care identifiée par Gilligan (2019). Ainsi, les voix véhiculant de telles idées sont perçues immatures et insensées dans ce cadre dominant (Gilligan et Snider, 2019).

2.3) La méthodologie

Les mécanismes et les biais patriarcaux, éléments constitutifs de la culture patriarcale et de son cadre épistémique, feront partie de notre méthodologie pour analyser la PPE dominante. Pour parvenir à bien étayer notre argumentation et nos propositions, nous avons analysé un corpus théorique comprenant des articles de Sharp, un ouvrage sur l’héritage de Sharp (Gregory et Laverty, 2018) ainsi que des travaux sur la pensée caring et sur la pensée multidimensionnelle (dont la pensée caring fait partie). De plus, afin d’affiner notre analyse des biais et des mécanismes patriarcaux exprimés en PPE, nous nous appuyons sur des auteures féministes (Gilligan, Snider et hooks) ainsi que sur des analyses critiques de la PPE (Chetty, Haynes et Murris notamment) concernant le racisme et l’adultisme en PPE, aux ambitions semblables à la contribution présentée ici.

3) Ann Margaret Sharp : une voix caring

Gregrory et Laverty (2018) nous proposent deux principales raisons pour expliquer que les travaux de Sharp aient été éclipsés comparativement à l’attention portée sur ceux de Lipman. Ils nomment comme premier facteur la séparation des tâches de travail entre les co-fondateurs. Lipman se concentrant sur les tâches administratives avait plus de temps de travail consacré à l’écriture (et donc aux publications) alors que Sharp enseignait beaucoup et développait le mouvement de la PPE aux échelles nationale et internationale, ce qui impliquait de longs voyages. Le travail de formation de Sharp auprès des corps étudiant et professoral était prenant. Par conséquent, ses publications étaient moins nombreuses et moins longues: « [g]iven her exhausting schedule of teaching, presenting at conferences and conducting workshops, Sharp’s scholarly output was less than Lipman’s, yet also more informed by working directly with teachers, children and graduate students » (Gregory et Laverty, 2018, p. 2). Ces auteur-e-s nous présentent un second facteur influant sur l’invisibilisation de Sharp: l’éparpillement et la nature de ses publications(2018, p. 3). En raison de ses voyages pour le rayonnement de la PPE, plusieurs de ses travaux paraissaient dans des journaux divers et éloignés. Elle contribuait souvent à des projets locaux n’ayant qu’une visibilité limitée. Par conséquent, il est plus ardu d’utiliser son héritage.

Nous proposons d’ajouter à ces deux explications une troisième: la culture patriarcale en PPE peut aussi expliquer le manque de lumière mise sur Sharp. Nous défendons qu’avoir incarné et valorisé une voix caring a contribué à la marginalisation de Sharp et à sa dévalorisation dont le trop faible rayonnement de ses travaux est un symptôme. En appliquant notre cadre d’analyse inspiré de Gilligan et Snider, plusieurs arguments étayent cette thèse: le rapport à l’écriture de Sharp, le fondement et le contenu de ses travaux, sa voix résistante et son éthique de la responsabilité.

3.1) Son rapport à l’écriture

Un premier argument concerne l’auteure différente qu’elle était. Il était important pour elle que ses travaux soient accessibles tout en ne perdant pas en rigueur, ce que Gregory et Laverty nous confirment en énonçant la précision et l’apport primordial de ses recherches. Elle était convaincue de l’importance de la traduction (en langage compréhensible aux étudiant-e-s et aux enfants dans certains contextes) et de la vulgarisation de la philosophie pour la rendre accessible (Gregory et Laverty, 2018, p. 2 et 9). Elle écrivait à l’image de cette conviction. La cohérence entre ses idées et sa pratique était cruciale: « many who knew her felt that she embodied the ethos of community of inquiry » (Gregory et Laverty, 2018, p. 15). De plus, son écriture était teintée de ses inspirations personnelles, voire artistiques. Ses textes s’inscrivent en dehors du cadre dominant académique par l’utilisation des témoignages personnels, de dialogues et de poèmes (Sharp, 1981, 1992, 2018b, 2018d) et se rapproche du style des écrits féministes et militants accueillant la diversité des sources de savoir (Sharp, 1995; Lamoureux, 2019). À travers son écriture résonne une voix caring personnelle, concrète, soucieuse de l’inclusion et de la relation à son lectorat diversifié. Bien que ceci ait de nombreux avantages, l’écriture de Sharp nous montre une voix caring pouvant trouver difficilement écho chez des chercheur-e-s académiques dans leur cadre dominant patriarcal.

3.2) Le fondement et le contenu de ses travaux

À ceci, ajoutons un autre argument : le contenu des travaux de cette auteure, fondé sur ses expériences (Gregory et Laverty, 2018). Experte du terrain en PPE, sa pratique et ses connaissances étaient connectées à ses impressions, ses intuitions, ses sentiments, son vécu personnel et à toutes ses relations. Elle avait une vision holistique de la philosophie conforme à la voix caring. Philip Cam nous dit que la contribution de Sharp est distincte de celle de Lipman : il est du « côté intellectuel » tandis qu’elle est du côté affectif, social et politique (2018, p. 33). Sharp travaillait sur des thématiques appartenant aux voix caring: la communauté, l’identité personnelle, la transformation de soi, la pensée caring, le corps, le féminisme et les émotions (Morehouse, 2018). Une vérité logique, abstraite et inébranlable est plus valable dans la culture patriarcale qu’une vérité psychologique issue de rapports humains, contextuelle et intersubjective (Gilligan, 2019). La voix dominante « est incapable de “définir des règles” qui lui permettraient d’établir la vérité […] dans les rapports personnels » (Gilligan, 2019, p. 74), ce que l’expertise de la voix caring de Sharp lui a permis de faire.

Un autre point commun avec la voix caring s’ajoute à l’argumentation: en construisant des connaissances au caractère relationnel fondées sur son expérience, Sharp réunissait les dualités maintenues divisées et hiérarchisées par le cadre dominant (la rationalité et les émotions, l’individu et la communauté, la vérité fixe et le mouvement humain)[2]. Elle était la première « to stress the social dimensions of the community of inquiry, that is, the way in which it weaves together a compassionate regard for others, a dialogical quest for meaning, and an acknowledgement of the bodily and emotional ground of human experience » (Gregory et Laverty, 2018, p. 13). Elle se situait du côté des vérités complexes, à la fois rationnelles et psychologiques (Gilligan, 2019, p. 235), des voix caring qui ne peuvent être interprétées et comprises par le cadre épistémique patriarcal. Cela a pu affecter l’écho de ses idées.

3.3) Sa résistance

Un autre argument est la résistance de Sharp. Elle luttait contre le sexisme dans le milieu universitaire et en PPE tout en contribuant à la création d’une sororité dans ces milieux (Gregory et Laverty, 2018, p. 12-13). Dans sa vie personnelle, elle était une féministe engagée et sensible à différentes injustices, notamment celles raciales et économiques (Gregory et Laverty, 2018, p. 5, 6 et 13). Elle citait des féministes dont Simone Weil, Martha Nussbaum, Carol Gilligan, bell hooks, Virginia Woolf, Lorraine Code et Evelyn Fox Keller (épistémologie féministe), Carolyn Merchant (écoféministe) et plusieurs autres voix caring comme Paulo Freire et Peter Singer (Sharp, 1994; Sharp, 2007; Sharp et Gregory, 2009). Elle a fait paraître à deux reprises (1994 et 1997) des numéros spéciaux « Women, Feminism and Philosophy for Children » dans Thinking : The Journal of Philosophy for Children. Elle y expose une culture patriarcale en éducation (1994). Maria Teresa de la Garza nous confirme son engagement féministe:

« Her scholarship and her teaching became paradigmatic for women in many parts of the world, and in this way, she became one of those “feminists [who] see one of their important goals as the development of the capacity to involve women from diverse backgrounds on a global level, encouraging them to feel that they too can contribute to this liberating movement » (2018, p. 140, incluant une citation de Sharp, 1997, p. 1).

Elle nous informe aussi sur les travaux de Sharp, ayant eu le moins d’échos, soient ceux sur la pensée caring, la conscience corporelle et l’éthique féministe (2018, p. 138). En écrivant ouvertement à propos d’enjeux féministes, et ce dès 1981, Sharp peut avoir été perçue comme une voix résistante engendrant des inconforts et des tensions dans le cadre de la culture patriarcale tout en étant nécessaire au changement et à une communication libre (Gilligan et Snider, 2019). Une telle voix est souvent ignorée ou ridiculisée (Gilligan et Snider, 2019). Plusieurs collègues lui ont fait sentir son intrusion dans leur univers d’hommes intellectuels. Elle a vécu du sexisme sur ses lieux de travail y compris à l’Institut pour l’avancement de la philosophie pour enfants (Institute for the Advancement of Philosophy for Children) (Gregory et Laverty, 2018, p. 12). Une voix résistante dans un tel contexte est susceptible de voir son parcours professionnel et sa visibilité affectés.

3.4) Son éthique de la responsabilité

Voici un dernier argument renforçant l’idée que Sharp soit une voix caring: cette féministe comprenait le monde comme un réseau de connexions interdépendantes impliquant une responsabilité. C’est d’ailleurs de cette manière qu’elle décrit la communauté de recherche philosophique (CRP), soit la pratique de la PPE (Sharp, 1996; Morehouse, 2018; Splitter, 2018). C’est aussi pour cette raison que le dialogue durant la CRP « is characterized […] by individual responsability and commitment » (Sharp, 2018b, p. 41). La responsabilité décrite par Gilligan transparaît à travers l’œuvre et la vie de Sharp: le care signifie « agir de manière responsable envers soi-même et les autres et de maintenir ainsi un réseau de relations humaines » (Gilligan, 2019, p. 53). Sharp développait ses idées en fonction des bienfaits collectifs et individuels, et ce, en accord avec ses convictions personnelles (Sharp, 1996; Sharp 2018c). Sa responsabilisation s’étendait d’elle-même jusqu’à la communauté mondiale.

Il devient plus évident que le manque d’écho des travaux de Sharp n’est pas seulement dû aux différentes tâches qu’elle partageait avec Lipman et à son horaire de travail rempli de formations et de voyages. Tandis que la voix de Sharp était marginalisée, dévalorisée et difficile à interpréter et à reconnaître comme importante dans la PPE dominante, la voix de Lipman était susceptible d’être associée à celle dominante. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cela: 1) ses écrits sur la pensée caring sont minoritaires dans son corpus et sont principalement abordés d’un point de vue épistémologique (Morehouse, 2018); 2) il ne s’est pas affiché explicitement féministe contrairement à Sharp; 3) ses fondements sont moins empiriques et socioaffectifs que Sharp, et davantage théoriques et intellectuels (Cam, 2018) et 4) identifié au genre masculin, plusieurs privilèges dont celui d’être perçu d’une manière favorable et dominante par rapport aux femmes ont pu lui être accordés consciemment ou non, dû aux biais psychologiques patriarcaux notamment (Sharp, 1992; Hamrouni et Lamoureux, 2018; Gilligan et Snider, 2019). Dans l’histoire de la PPE dominante, il semble probable que Lipman et Sharp (et leurs travaux) aient été divisés et hiérarchisés par la communauté universitaire. Ainsi, Lipman se serait retrouvé identifié à la voix dominante, la voix caring de Sharp étant maintenue dans son ombre.[3] Enfin, comme dernière remarque, à la lecture des derniers paragraphes, avez-vous pensé : « qui est cette Ann Margaret Sharp? », « je ne savais pas qu’elle était la co-fondatrice de la PPE », « je ne savais pas qu’elle avait autant d’idées originales », « si j’avais su qu’elle était si géniale, je l’aurais lu bien avant! »? Si oui, ces réactions peuvent être d’autres indices d’une injustice historique en PPE ayant influencé le développement théorique de cette discipline.

4) La pensée caring: une autre voix caring

Gregory et Laverty tendent vers l’idée d’une pédagogie proprement sharpienne (2018, p. 2) que Morehouse appelle « pédagogie du care » (2018, p. 202). Son insistance sur la pensée caring repérée à travers plusieurs de ses articles vient soutenir cette idée (Sharp, 1991 ; Sharp, 1994 ; Sharp, 1996 ; Sharp, 1997 ; Sharp, 2007 ; Sharp, 2018a ; Sharp, 2018b ; Sharp, 2018c ; Morehouse, 2018). Sharp est la chercheuse ayant le plus développé l’aspect caring de la PPE et la conception d’une CRP caring (Sharp, 1997 ; Sharp, 2018b ; Morehouse, 2018).

4.1) La pensée multidimensionnelle

La pensée caring est une dimension de la pensée multidimensionnelle de Lipman ainsi comprise par celui-ci comme une pensée excellente : « significantly improved thinking […] aims at balance between the cognitive and the affective […] between the physical and the mental, the rule-governed and the non-rule-governed » (2003, p. 199-200). Lipman cherche à dépasser la vision cartésienne de la pensée détachée du corps, des émotions et de l’imagination. Pour ce philosophe, seule une pensée tripartite y parvient: une pensée critique, créative et caring. La pensée critique s’appuie sur des critères, des raisons, des définitions, des règles logiques et des contextes variés entre autres. Elle divise et classifie les informations (Lipman, 2003). La pensée critique si, et seulement si, connectée à la pensée caring, favorise aussi l’évaluation et l’autocorrection, soit un regard critique sur nous-mêmes et les idées de la communauté. La pensée créative est aussi nécessaire puisqu’elle innove en étant curieuse, visionnaire et fertile dans sa création de liens nouveaux et imaginatifs. Elle défie les règles et les normes. Elle soutient une réflexion holistique, unifiée et créant du sens (Lipman, 2003).

4.2) Deux visions de la dimension caring de la pensée

Pour la pensée caring, Morehouse nous explique que Lipman et Sharp en ont développé deux formes différentes (2018): une épistémologique (Lipman) et une ontologique (Sharp), complétant celle de Lipman. La dimension épistémologique de la pensée caring proposée par Lipman sert d’abord une sorte de discernement impliquant les expériences humaines contingentes et diverses (Morehouse, 2018). Une pensée ne pourrait être raisonnable si elle ne priorisait rien, si elle ne savait valoriser, si elle ne se souciait pas des autres, de soi ou encore de faire du bien ou du mal (Lipman, 1995).  La pensée caring vient compléter les dimensions créatives et critiques particulièrement dans les domaines éthiques, politiques et esthétiques (Morehouse, 2018). Lipman (1995) la divise en quatre sortes: 1) la pensée de valorisation choisit et accorde de la valeur à ce qui est important; 2) la pensée affective reconnaît l’injustice, la ressent (colère, indignation et autres sentiments) et répond de manière non violente; 3) la pensée active consciente et engagée repère le langage corporel et accepte l’intensité émotionnelle motivant l’action (vers l’amélioration d’une situation) et 4) la pensée normative compare la situation actuelle à ce qu’elle devrait être et considère les autres. Sharp (2007) ajoute à la pensée normative qu’elle met l’ego de côté pour imaginer un idéal et qu’elle est sensible à l’incohérence entre cet idéal visé et les actions.  Elle complète la pensée caring de Lipman:

« [What] we care about is manifest in how we perform, participate, build, contribute and relate to others. It is caring thinking that reveals […] what we are willing to fight for and suffer for. Nevertheless, one cannot help but think that there is so much more to be said about caring thinking and caring practice that Lipman suggests. [With] caring thinking we seem to be in the realm of metaphysics, as well as of descriptive epistemology. Caring thinking suggests a certain view of personhood and a pedagogical process […] a particular environment for the cultivation of such thinking » (2018a, p. 209).

Pour Sharp, la pensée caring est constituée de sphères métaphysique, épistémologique, esthétique, démocratique, sociale, identitaire, relationnelle et pédagogique, encore sous-explorées. Pour elle, la CRP est le milieu le plus propice pour vivre, développer et pratiquer la pensée caring. Elle en parle comme un « hotbed of care » (Sharp, 2018a, p. 213) que nous traduisons par « cocon caring ». La pensée caring transcende l’individu: la communauté doit s’engager envers elle pour créer le cocon caring. Cela transparaît dans les dialogues, les relations, l’ambiance, les corps et dans plusieurs autres détails parfois subtils et difficiles à repérer sans faire l’expérience de la pensée caring et de son cocon en CRP. Réfléchir de manière caring c’est accueillir notre « relational consciousness » et se sentir connecté à soi, aux autres et au monde (Sharp, 2007; Sharp, 2018b). La conception de la pensée caring de Sharp est une voix caring insistant sur l’interconnexion.

La pensée caring ontologique proposée par Sharp implique ce fondement: « [i]f I care about nothing, I lose my sense of self » (2018a, p. 211). Le care ontologique est à la base de l’existence et de l’essence humaine (Sharp, 2018a). Il implique toute l’humanité. Il rend possibles l’empathie, la réciprocité, l’intention de se connecter (Morehouse, 2018). La vision ontologique de Sharp responsabilise le milieu de l’éducation à concevoir l’étudiant.e comme une personne à part entière pour le développement de sa pensée caring: « [t]his personal and educational commitment to the growth of caring persons is the “other dimension” of caring thinking » (Morehouse, 2018, p. 198). Selon elle, une conséquence directe de cette idée est l’éducabilité des émotions (2007). La CRP devrait permettre une telle éducation et inclure ces outils: 1) identifier ses émotions (développer du vocabulaire et des nuances); 2) repérer les croyances sous-jacentes à ses émotions (si elles sont fausses, se réajuster en conséquence); 3) justifier ses émotions (explorer les raisons et analyser si elles sont bonnes et apprendre l’autocorrection si elles ne le sont pas); 4) apprendre à lâcher prise si ses émotions ne peuvent être justifiées. Selon Sharp (2007), ces pratiques de la pensée caring sont nécessaires à un monde meilleur et nous sommes responsables de leur actualisation.[4]

Enfin, selon Sharp, l’expérience du care est essentiellement une activité. Si le care n’est pas mis en action, il ne peut être considéré comme une pensée caring. Cette caractéristique donne un pouvoir unique à la pensée caring: assurer la cohérence entre les paroles et l’action (la théorie et la pratique) et le développement d’une sensibilité aux incohérences (Sharp, 2007). Elle assure l’union et l’harmonie entre le sentiment, la décision et l’action de ce qui est important (Morehouse, 2018). Terminons la définition de la pensée caring sharpienne avec cette citation remplie d’espoir: « an experience of caring] is based on a trust that whatever happens in the external world, communication, love, compassion, solidarity, creativity and sharing ideals are what really matter » (Sharp, 2018a, p. 214). La vision de la pensée caring de Sharp est en accord avec l’éthique du care de Gilligan et s’inscrit de manière accentuée (par rapport à celle de Lipman) dans les voix caring.

4.3) Une pensée critique dominante, une pensée caring invisibilisée 

[We] have to be on our guard that the movement [of Philosophy for Children] does not deteriorate into one more course in logic or critical thinking for children to master rather than continuing to provide an opportunity for children to express their own views within the context of the philosophical tradition

– Sharp, 1992, p. 48

Lipman (2003, p. 201) reconnaît que la sphère caring est la plus difficile à faire accepter par tous comme étant une dimension essentielle de la pensée, alors que les deux autres dimensions ont été acceptées facilement. L’acte de réfléchir, historiquement rationnel, tombe en contradiction avec la pensée caring perçue comme émotionnelle (Lipman, 2003, p. 201). Cette contradiction découle de l’opposition théorique entre le cognitif et l’affectif dans laquelle les émotions sont comprises comme perturbatrices de la rationalité (Lipman, 2003, p. 201). En ce sens, il est difficile pour plusieurs de reconnaître l’égale importance des trois dimensions. Déjà, le concept de «pensée caring» est difficilement admissible en tant que pensée. En ce sens, il s’inscrit dans le «nouveau langage» (2019, p. 81) de la voix différente de Gilligan et rejoint un mode de pensée inconnu, difficilement compréhensible et valorisé dans la culture dominante. Sensible à cela, Lipman prend le temps d’avertir son lectorat de comprendre les trois dimensions comme interdépendantes et non comme divisées, à pratiquer séparément (2003, p. 201). Il prévient aussi que la pensée critique n’est pas une pensée complète ni suffisante (2003, p. 201). Selon lui, tout ce qui survalorise la pensée critique au détriment de celle caring devrait être exclu (2003, p. 201). La culture patriarcale a l’habitude de diviser, hiérarchiser et, dans ce cas, faire dominer la rationalité de la pensée critique (Gilligan, 2019 ; Gilligan et Snider, 2019). Les précautions prises par Lipman montrent qu’il était conscient de l’environnement dominant dans lequel la théorie de la pensée caring évoluait. Il lui aura tout de même fallu plusieurs années avant d’accorder une réelle importance à la pensée caring dans ses recherches. Au départ, il s’intéresse principalement aux pensées critique et créative. En 1995, il fait paraître un premier article sur la pensée caring : « Caring as Thinking ». Tout cela appuie l’idée que la pensée caring puisse représenter une voix caring, marginale et résistante au sein de la PPE dominante, à laquelle nous nous intéressons en dernier (Gilligan, 2019). Sharp a aussi travaillé à pallier la difficulté de son acceptation en publiant plusieurs articles pour affirmer l’importance de la sphère caring de la PPE dès 1981 (avant que la pensée caring soit reconnue par Lipman) et plus tard, de l’éducation aux émotions et des composantes de sa pédagogie du care.

Lipman avait explicité ces défis dès les débuts de la pensée caring, mais il semblerait que la communauté de la PPE dominante n’y ait pas porté une grande attention. Une hypothèse explicative de ce constat est la présence d’une culture patriarcale influente et non interrogée en PPE. Des biais patriarcaux en PPE forment une pensée critique perçue comme dominante et permettent un espace dominant à cette pensée dans les recherches, mais aussi dans le système d’éducation « [because] of the rise of interest in thinking skills and critical thinking » (Sharp, 1992, p. 48). La pensée critique répond aux caractéristiques recherchées par le cadre épistémique dominant et aux conceptions de la vérité et de la maturité dominante de Gilligan (2019). Inversement, la pensée caring est dévaluée : «[quand] la maturité est assimilée à l’autonomie personnelle, le souci de l’autre et des rapports humains apparaît plutôt comme une faiblesse que comme une force » (Gilligan, 2019, p. 33). Les « qualités jugées nécessaires pour être adulte […] sont celles que l’on associe à la masculinité » (Gilligan, 2019, p. 33) et ces qualités rationnelles se retrouvent principalement en la pensée critique, alors que celles associées au « féminin » dans le cadre patriarcal se retrouvent en la pensée caring. La pensée critique divise, différencie et catégorise, ce qui facilite l’autonomie et l’individuation tandis que la pensée caring connecte, rapproche et forme des réseaux. Nos biais patriarcaux peuvent avoir influencé nos perceptions de ces dimensions de la pensée en PPE.

De plus, selon Gilligan et Snider (2019), ces biais répandus comme des normes rendent inefficaces ou absentes les protestations et leur remise en question, ce qui peut expliquer l’absence de leur révision en PPE, bien qu’ils soient visibles dans plusieurs ouvrages de base en PPE. Dans Lipman (2003) et Sasseville (2009), pour n’en nommer que deux, lorsque la pensée multidimensionnelle est abordée, les explications concernant les trois dimensions sont proportionnées de manière inégale, au détriment de la dimension caring. Parfois, cette dimension n’est pas développée sur le plan théorique, ni à propos de ses outils ni de ses pratiques, contrairement à celle critique.[5] Sa pratique demeure indéterminée à plusieurs égards et tenue pour acquise, comme allant de soi dans la CRP.[6] Bien qu’il faille reconnaître le développement de nombreuses dispositions sociales et affectives de la PPE dominante, celles-ci ont été peu associées directement à la pensée caring. Faire les connexions entre ces dispositions et la pensée caring permettrait de préciser et développer cette notion, ses outils et ses pratiques.

Une autre manière dont la culture patriarcale en PPE dominante s’exprime se trouve dans les outils de la pensée utilisés en CRP. Ils relèvent presque tous de la pensée critique.[7] Ils se nomment «outils de la pensée», mais sont principalement des «outils de la pensée critique»: des critères, des raisons, des distinctions, des définitions et des règles logiques. Aussi, lorsque Lipman décrit les outils de la pensée, il les classe en quatre catégories cognitives: outils pour la recherche, pour le raisonnement, pour l’organisation des informations et pour la traduction (2003). Ils s’inscrivent dans la voix dominante malgré l’effort de Lipman d’inclure une voix différente comme la pensée caring dans la CRP. Ces outils pour le raisonnement servent les vérités logiques, alors que Gilligan nous montre qu’il existe un raisonnement impliquant aussi des vérités psychologiques et relationnelles (2019). Seulement quelques outils relèvent de la pensée caring, mais ne sont pas explicitement reconnus comme tels.[8]

Enfin, la pensée caring est limitée par le cadre dominant insistant sur la qualité de la recherche avant la qualité humaine de la CRP. Dès 1980 (Lipman, Sharp et Oscanyan), le care est instrumentalisé et réduit à ses bienfaits pour la recherche. Autrement dit, les outils de la pensée caring, dans un cadre dominant, ne rendent pas compte de la définition de la pensée caring de Sharp ni même de celle épistémologique de Lipman. Ils sont utilisés pour la qualité de la recherche et non pour la création d’un cocon caring, pour des apprentissages émotionnels, identitaires, corporels, relationnels ou encore pour souligner le sentiment d’interconnexion des membres de la CRP ou l’importance de la cohérence entre les idées et la pratique (les composantes de la pédagogie du care). Les outils de la pensée actuels favorisent un espace de compréhension dominant n’accordant que peu d’attention à la compréhension affective, qui pourtant est tout aussi importante que celle cognitive (Lipman, 2003, p. 201). La voix caring se retrouve encore une fois atténuée et invisibilisée par des biais patriarcaux présents au sein de la PPE dominante.

Ainsi, nous avançons l’idée que l’influence patriarcale dans l’histoire de la PPE s’exprime, entre autres, par l’invisibilisation de Sharp et de ses travaux dans le corpus théorique de la PPE et par l’invisibilisation de la pensée caring dans le corpus de théorique de la PPE, mais aussi dans ses outils pratiques.

6) La pensée caring pour transformer la PPE

La pensée caring représente une grande partie de la voix originale de Sharp en PPE. Si nous approfondissons nos recherches au sujet de la première, nous revaloriserons du même coup l’héritage de cette femme. Maintenant, voyons comment la pensée caring peut rapprocher la PPE dominante d’une pédagogie du care, plus libératrice et inclusive, en approfondissant nos recherches et en développant de nouveaux outils et pratiques à cultiver en CRP.

6.1) Passer de l’oppression à la libération: rôle des émotions et de la spiritualité

La définition de la pensée caring de Sharp ressemble à la définition de l’amour de bell hooks dans All About Love (2018).[9] Ce que hooks appelle « amour authentique » est constitué d’une combinaison d’éléments interdépendants (le care, l’engagement, la confiance, la connaissance, la responsabilité et le respect) et ils sont tous inclus dans la pensée caring de Sharp (2018a, p. 210-213). L’amour de hooks et la pensée caring de Sharp sont ancrés dans une spiritualité à travers l’importance de l’évolution émotionnelle, l’interconnexion et le caractère sacré de leur expérience (Sharp, 2018a, 2018d; hooks, 2018). L’amour doit « positively nurture the growth of my spirit » ainsi que celui de l’autre (hooks, 2018, p. 7). De manière semblable, Gilligan et Snider (2019) et hooks (2018) présentent de manière récurrente l’amour comme une solution libératrice du patriarcat et de la peur collective de l’amour qu’il cultive. À la lumière des propositions de Sharp elle-même et des visions de Gilligan, Snider et hooks, il est possible d’élaborer certains outils et pratiques de la pensée caring[10]. Déjà, nous pourrions intégrer ceux proposés par Sharp (2007): «Identifier ses émotions», «Repérer les croyances sous-jacentes à ses émotions», «Justifier ses émotions» et «Apprendre à lâcher prise si ses émotions ne peuvent être justifiées». Nous pourrions ajouter aussi «Repérer l’évolution émotionnelle».

6.2) Passer de l’oppression à la libération: accueillir l’inconfort

Ainsi, hooks (2018), Gilligan et Snider (2019) nous apprennent que l’amour persiste en embrassant les inconforts, non pas en les niant. Gilligan et Snider nous expliquent que « l’absence de conflit et de désaccord fait partie des marques de fabrique du patriarcat […] tandis que la démocratie s’épanouit dans les conflits ouverts et les différends » (2019, p. 205). L’amour « thrives on the difficulties » (hooks, 2018, p. 181). En confrontant de manière bienveillante (hooks, 2008) et en allant au cœur des inconforts avec compassion, volonté de comprendre et écoute engagée (Gilligan et Snider, 2019), une relation gagne en confiance, en authenticité et prévient ruptures ou des fermetures notamment. Ainsi, les mécanismes de division et de domination, allant à l’encontre de l’amour et alimentant le patriarcat, peuvent se voir dépassés grâce à l’inconfort. Il n’y a pas de réel changement qui n’éveille pas de sentiments inconfortables selon hooks (2018). Des philosophes de l’éducation et de la justice soulignent aussi l’importance de l’inconfort (Anzaldúa, 1987; hooks, 1994 et 2008; Gilson, 2011; Pagé, 2019). Chetty et Suissa (2016) nous expliquent que la PPE n’est pas actuellement outillée pour faire face aux inconforts et qu’elle a encore tendance à les contourner, avec des no go areas, ce qui empêche de libérer la pratique de la PPE de l’oppression comme le racisme. Il est inconfortable d’aborder des sujets comme le sexisme ou le racisme en classe et l’inconfort habite les personnes différentes et résistantes à la culture dominante. Libérer de leur inconfort ces personnes est un acte d’inclusion. Ainsi, la visibilité des outils et des pratiques de la pensée caring fait partie de la solution ainsi que l’utilisation d’un nouvel outil de la pensée: « Nommer un inconfort ». Cet outil peut être combiné à celui de Chetty et Suissa (2016) pour soutenir l’autre, freiner les préjugés et la demande de justification: la phrase « Peux-tu m’en dire plus?».

6.3) Passer de l’oppression à la libération: rôle de la cohérence et des peurs

Le pouvoir transformateur de l’oppression de la pensée caring et de l’amour provient aussi de la cohérence qu’ils réalisent (hooks, 2018; Sharp, 2018a; Gilligan et Snider, 2019). Sharp nous dit: « [w]hen I care, I feel I must do something about the situation. I must make some judgment. I must act. And it is at this point that our care brings our loving and our willing in unity » (2018a, p. 211). La PPE, malgré la cohérence logique qu’elle met de l’avant, demeure marquée par différentes incohérences, dont l’égale importance des dimensions critiques et caring qui n’est pas conséquemment actualisée. Pour être une pédagogie libératrice, elle gagnerait à accentuer l’importance du pouvoir d’une cohérence holistique (à la fois théorique, affective, relationnelle et pratique). Sharp met en lumière la sensibilité aux incohérences de la pensée caring et la réalisation de cette qualité, intrinsèque à elle: elle n’est pas caring si elle ne met pas en action ce qu’elle pense (2007). Le cocon caring, combiné à la pensée caring, forme un milieu hostile pour l’oppression. L’état psychologique et collaboratif ainsi créé diminue les peurs, augmente la confiance, la communication, la compréhension des émotions et leur qualité plus profonde et authentique. La peur, par ses effets, est source d’incohérences: elle paralyse, elle contourne les inconforts, elle empêche le changement et elle nourrit le cynisme et le désespoir (hooks, 2018; Gilligan et Snider, 2019). Elle nourrit la culture patriarcale et l’oppression en général (hooks, 2018; Gilligan et Snider, 2019). Elle nourrit la division et la domination (Choudhury, 2018). Par exemple, la communauté ou l’animation contourne un inconfort vécu par une personne exprimant une expérience marginalisée (fille, enfant racisé, autochtone, vivant avec un handicap ou autres) souvent par peur de faire plus de mal, par peur de faire face à l’inconfort créé ou par peur de ne pas être suffisamment informé pour en discuter. Ces peurs sont des points de rupture empêchant la cohérence entre l’idée d’être une pédagogie libératrice et son actualisation affective, relationnelle et pratique. À la pensée caring, nous pourrions ajouter l’outil « Identifier des peurs ». Le cocon caring pourrait en demeurer un pour toutes les voix.  

Se rapprochant d’une pédagogie du care, la PPE pourrait transformer les incohérences en continuité harmonieuse et sensée, les peurs en espoir, les ruptures en ponts, l’exclusion en inclusion et l’oppression en libération. Nous avons de grands espoirs envers le pouvoir transformateur des voix caring en PPE et dans notre monde.

7) Conclusion

Dans cet article, nous avons défini des concepts à partir des travaux de Gilligan (2019, originalement publié en 1982) et de Gilligan et Snider (2019) – voix différente, voix de résistance et voix dominante, mécanismes et biais patriarcaux – repris pour analyser la culture patriarcale en PPE. Nous avons aussi proposé l’utilisation des expressions « PPE dominante » et « voix caring ». Nous avons ensuite présenté notre argumentaire sur l’invisibilisation de deux voix en PPE: Sharp et la pensée caring. En analysant ces voix marginalisées, dévalorisées et invisibilisées, nous avons pu dévoiler une culture patriarcale influente en l’histoire de la PPE, en sa théorie (dont celle sur la pensée multidimensionnelle) et en ses outils de la pensée trop peu diversifiés. L’argumentation pour appuyer ces thèses avait pour but ultime de présenter différentes pistes par lesquelles la pensée caring a le pouvoir de transformer la PPE afin de réhabiliter les voix caring au sein de sa discipline. Cette réhabilitation permettrait d’actualiser une PPE davantage libératrice et inclusive.

Liste de références

Articles de périodique

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Gilson, E. (2011). Vulnerability, Ignorance, and Oppression. Hypatia, 26(2), 308-332.

Hamrouni, N. et Lamoureux, D. (2018). Philosopher en féministes. Recherches féministes, 31(2), 1-8.

Lipman, M. (1995). Caring as Thinking. Inquiry: Critical Thinking Across the Disciplines, 15(1), 1-13.

Pagé, G. (2019). Pouvoir, inconfort et apprentissage : les cours féministes peuvent-ils et doivent-ils être des espaces préfiguratifs et sécuritaires? Éthique en éducation et en formation, (7), 8-29.   

Sharp, A. M. (1981). Children’s Intellectual Liberation. Educational Theory. 31(2), p. 197-214.

(1991) The community of inquiry: Education for democracy. Thinking: The Journal of Philosophy for Children, 9(2), 31-37.

(1994). Feminism and Philosophy for Children: The Ethical Dimension. Thinking: The Journal of Philosophy for Children, 11(3-4), 24-28.   

(1995) Letter Writing: A Tool in Feminist Inquiry. Inquiry: Critical Thinking Across the Disciplines, 14 (3), 54-63.

(1996). Self-transformation in the Community of Inquiry. Inquiry: Critical Thinking Across the Disciplines, 16 (1), 36-47. 

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Conférences

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Chapitres d’ouvrages collectifs

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Chetty, S. and Suissa, J. (2016). ‘No go areas’ –Racism and discomfort in the community of inquiry. Dans M. Gregory, J. Haynes and K. Murris (dir.), The Routledge International Handbook of Philosophy for Children. (p. 11-18). Routledge.

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hooks, b. (2008). Sororité : la solidarité politique entre femmes. Dans E. Dorlin (dir.), Black feminism – Anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000. (p.113-134). 2

Morehouse, R. (2018). Caring thinking, education of the emotions and the community of inquiry – A psychological perspective. Dans M. Gregory et M. Laverty (dir.), In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp.(p. 197-208). Routledge.

Sharp, A. M. (1992). Women, Children, and the Evolution of Philosophy for Children. Dans A. M. Sharp et R. F. Reed (dir.), Studies in Philosophy for Children. (p. 42-51). Temple University Press.

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(2018b). What is a ‘community of inquiry’? Dans M. Gregory et M. Laverty, (dir.), In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp. (p. 38-48). Routledge. (Article original publié en 1987)

(2018c). The role of intelligent sympathy in education for global ethical consciousness. Dans M. Gregory et M. Laverty (dir.), In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp. (p. 230-240). Routledge. (Article original publié en 1995)

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Splitter, L. (2018). Living in, and with, our relationships to other. Dans M. Gregory et M. Laverty (dir.), In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp.(p. 99-108). Routledge.

Livres 

Anzaldua, G. (1987). Borderlands / La Frontera: The New Mestiza. San Franscico: Aunt Lute Books.

Choudhury, S. (2018). Vivre la diversité : pour en finir avec le clivage eux/nous. Montréal: Mémoire d’encrier.

Gilligan, C. (2019). Une voix différente : pour une éthique du care. Paris: Flammarion. (Ouvrage original publié en 1982)  

Gilligan, C. et Snider, N. (2019). Pourquoi le patriarcat ? Paris : Flammarion. 

Gregory, M. et Laverty, M. (dir.) (2018). In Community of Inquiry with Ann Margaret Sharp – Childhood, Philosophy and Education. Londre/New York: Routledge.

Haynes, J. et Murris, K. (2012). Picturebooks, Pedagogy and Philosophy. New York: Routledge.

hooks, b. (2018). All About Love: New Visions. New York: William Morrow. (Ouvrage original publié en 2000)

Kennedy, D. (2006). Changing conceptions of the child from the renaissance to post-modernity : A philosophy of childhood. New York: Edwin Mellen Press.

Lipman, M. (2003). Thinking in Education. New York: Cambridge University Press, 2e édition. 

Lipman, M., Sharp, A. M. et Oscanyan, F. (1980). Philosophy in the classroom. Philadelphia: Temple University Press.

Sasseville, M. (2009). La pratique de la philosophie avec les enfants. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 3e édition.

Sasseville, M. et Gagnon, M. (2015). Penser ensemble à l’école – Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique. Québec : Presses de l’Université Laval, 2e édition.


[1] Daniel (1994) dénonçait des biais sexistes dans les romans de Lipman à travers des voix genrées stéréotypées: « if the characters reflect children’s real behavior and experiences, as they are supposed to be, how can one say the curriculum is not sexist? » (p. 68).  

[2] Dans ses écrits, Lipman aspirait à ceci aussi, mais Sharp en a davantage fourni des appuis empiriques et des outils concrets pour que la pratique de la PPE soit inclusive des sphères affective, corporelle et relationnelle et de la sensibilité à la communauté.

[3] Un exemple de son invisibilisation renforce ma thèse: le livre très influent au Québec La pratique de la philosophie avec les enfants (Sasseville, 2009) n’est fondé sur aucune publication avec Sharp comme première auteure, alors qu’il est fondé sur 50 publications de Lipman. La PPE, présentée de manière générale, en est surtout une PPE dominante marquée par l’abondance du point de vue de Lipman et le manque de celui qui est original à Sharp.

[4] Les principes des éthiques du care transparaissent énormément dans sa théorie, une des raisons de ces ressemblances frappantes est qu’elle a lu certains travaux de Noddings et de Gilligan (Sharp, 1994).

[5] Par exemple, un livre influent au Québec La pratique de la philosophie avec les enfants (Sasseville, 2009) offre un chapitre complet sur la formation à la pensée critique, mais aucun sur la pensée caring. Aussi, dans le livre de Lipman, Thinking in Education (2003), 10 pages (p. 261 à 271) sont accordées à la pensée caring et 37 (p. 205 à 242) à celle critique. De plus, dans les pages sur la pensée critique, nous retrouvons un tableau présentant plusieurs outils de la pensée (p. 240) et une liste de comportements associés à sa pratique (p. 223 à 226), alors qu’il n’y a pas une telle source d’information concrète pour la pensée caring.

[6] Gilligan et Snider (2019) et bell hooks (2018) remarquent un désengagement vis-à-vis de la définition et de l’activité du care et de l’amour. Il semble être naturel de savoir aimer ou de savoir se soucier des autres d’une bonne manière. Il y aurait un désengagement vis-à-vis de l’importance de bien définir le care (Gilligan et Snider, 2019) et de bien définir l’amour (hooks, 2018). Cela nous empêche d’identifier les mauvaises pratiques et de reconnaître ainsi que de mettre en action les bonnes.

[7] Je me fonde notamment sur Sasseville, M. et Gagnon, M. (2015). Penser ensemble à l’école – Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique. Québec : Presses de l’Université Laval, 2e édition. Parmi leurs outils, seulement 7 relèvent directement de la pensée caring et 15 peuvent indirectement mener à son utilisation et son développement sur un total de 69 outils de la pensée.

[8] Voir note précédente.

[9] Sharp a lu Teaching to Transgress (1994) de cette même auteure.

[10] L’interconnexion entre les outils et les pratiques accentue l’importance de la cohérence entre la théorie et la pratique.


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