La philosophie pour enfants et l’éducation à la démocratie

Créer une communauté de recherche philosophique avec les enfants, c’est mettre en route un certain nombre d’activités permettant à ces derniers de vivre la démocratie à l’école. Le dialogue qui, nous le savons, est au coeur de l’entreprise, n’est pas étranger à ce vécu. En effet, par-delà le pouvoir du vote dans une démocratie, c’est d’abord la capacité de pouvoir échanger entre nous qui crée une démocratie. La démocratie passe par le dialogue, et celui-ci nous ouvre la voie d’une éducation à la citoyenneté.

Apprendre à devenir un démocrate ne se résume pas à l’apprentissage du vote. Le vote n’est que l’aboutissement d’un processus et c’est ce processus qui compte par-dessus tout. Axée sur la délibération, la communauté de recherche permet à chaque enfant de développer les habiletés et les attitudes d’une personne raisonnable, qualités indispensables pour tout citoyen vivant dans une démocratie. Apprendre la démocratie, c’est apprendre à vivre avec les autres dans le respect des opinions et des raisons avancées par tous et chacun. Si la recherche de consensus n’est pas l’ultime but d’une communauté de recherche, il peut arriver que, par moments, des compromis soient nécessaires.

Dans une communauté de recherche, chacun participe à sa manière au développement de la structure sociale démocratique. Le partage cognitif qui se réalise alors ressemble à celui que nous pourrions avoir si nous nous engagions dans un long processus de réflexion personnelle. Dans un tel cadre, on s’engagera dans une série d’activités mentales afin de pénétrer et d’analyser notre sujet de réflexion. On s’étonnera, on questionnera, on fera des inférences, on définira, on tentera de dégager des présupposés, etc.

Dans une communauté de recherche, il se passe la même chose, mais chacun des aspects est pris en charge par l’un ou l’autre des participants. Ainsi, l’un posera une question, un autre formulera une partie du problème qui sera alors repris par l’intervenant suivant, un autre encore signalera la présence d’un présupposé avec lequel il n’est pas d’accord. Il se forme alors une pensée que Matthew Lipman qualifie de distributive (le travail cognitif est distribué entre tous) et que chaque enfant de la classe, du fait qu’il y participe, intériorise peu à peu. Parce qu’il est compris dans le même espace qu’elle, l’enfant fait partie de la communauté de recherche; parce qu’il pense avec elle, et surtout par un processus d’intériorisation, c’est peu à peu la communauté de recherche qui fait partie de lui.

Comment pouvons-nous et surtout devons-nous vivre ensemble dans la cité est une question essentielle qui hante l’esprit de l’être humain depuis fort longtemps, peut-être depuis le début. Et elle devient d’autant plus pressante que la vie se complexifie et que les réponses, autrefois fournies par la religion et la politique, semblent parfois faire défaut. En philosophie pour enfants, rien n’est donné d’avance dans une sorte de vision descendante, selon laquelle il y aurait une réponse déterminée d’en haut à laquelle nous devrions arriver, une réponse immuable, qui finirait par s’imposer à la conscience comme aux conduites humaines. Il s’agit plutôt d’une vision ascendante, selon laquelle, au contraire, tout se joue, se discute et se rediscute à partir de la base. Chemins faisant, cette vision permet cependant de former un citoyen raisonnable.

Créer une communauté de recherche philosophique, c’est bâtir une société où chacun, peu à peu, fois après fois, sent de plus en plus l’importance de créer un monde commun où chacun trouve sa place dans le rapport qu’il entretient avec tous les autres. « C’est le monde, disait Jean-Marc Ferry, partagé par ceux qui, éprouvant quelque chose, peuvent comprendre ce qu’ils éprouvent, comprenant ce qu’ils éprouvent, peuvent dire ce qu’ils comprennent et disant ce qu’ils comprennent, peuvent s’entendre sur ce qu’ils disent. » (Les puissances de l’expérience, tome I: le sujet et le verbe. endos de la jaquette) C’est le monde, dirait peut-être Lipman, nous permettant de « franchir l’abîme entre l’étonnement et la réflexion, entre la réflexion et le dialogue, entre le dialogue et l’expérience ». (La découverte d’Harry Sottlemeier, Préface de la traduction française, Vrin, 1977)

Toute démocratie suppose la présence de personnes raisonnables. Être raisonnable ne se réduit pas à être rationnel. Être raisonnable, c’est faire preuve d’une rationalité tempérée par le jugement qui rend nos paroles et nos actes de plus en plus appropriés. Le jugement, et surtout le bon jugement, n’est pas chose si aisée à produire. On n’a pas besoin d’aller à l’école pour apprendre à bien juger. J’ai un voisin qui n’a guère fréquenté l’école, mais qui fait pourtant preuve d’un jugement nuancé. Mais l’école doit aussi participer à la formation de ce jugement, sans quoi elle risque de passer à côté de l’une de ses missions fondamentales : la formation de personnes raisonnables capables de vivre dans une démocratie digne de ce nom.

On s’étonne devant le manque de jugement de certains juges comme si ce problème n’était pas largement répandu dans la population de tous âges et de tous milieux. Même à l’école, on devrait se demander où, quand, comment et par qui se fait la formation du jugement. Car il s’agit là d’une des assises fondamentales de la conscience, de la personne, de la conduite de la vie, de la démocratie et des rapports humains de tous ordres.

Quand on aura admis la nécessité de travailler à la formation du petit de l’être humain en tant que personne, on reconnaîtra du même coup la pertinence de la philosophie pour les enfants. Cette approche sera alors considérée très sérieusement, car on reconnaîtra en elle un instrument approprié pour les buts poursuivis : la formation d’une personne, d’un sujet pensant, agissant, autonome et capable de vivre dans une société démocratique, libérée des chaînes du totalitarisme de ceux qui veulent faire croire qu’une personne éduquée se mesure par la somme des certitudes qu’elle possède, qu’il n’y a qu’un seul point de vue qui doit être retenu, parce que vrai, c’est-à-dire le leur.

Quoi qu’il en soit, pour que le totalitarisme du «point de vue unique» disparaisse, pour que le silence des opprimés devienne le souvenir d’une époque révolue, il faudra d’abord supposer que l’expansion de la démocratie exige une éducation à la démocratie. Ainsi, on sera peut-être mieux préparé à reconnaître alors que l’approche de philosophie pour les enfants représente un instrument extraordinaire en éducation, parce qu’elle est essentiellement une pratique continue de la démocratie à l’école.

Mais, il faudra aussi accepter, comme la charte des droits de l’enfant le stipule, que l’enfant a un droit de parole et la liberté de penser. Alors, on verra peut-être comment l’approche de philosophie pour enfants s’appuie sur ces deux piliers fondamentaux permettant la libération des enfants.

Tiré de Penser ensemble à l’école: Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique en action.

Une réponse

  1. Bonjour.je suis enseignant de philosophie et bien interesse par les questions de philosophie avec les enfants.ces articles me permettent de comprendre les certains fondements de la pratique philosophique avec les enfants.merci a toute lequipe

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