La quête du bonheur et le bonheur de la quête

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1- La quête du bonheur, notamment…

La philosophie pour les enfants donne à ces derniers l’occasion d’explorer le sens de leur expérience et de créer du sens. Cette exploration, qui conduit parfois à une pure création, peut aller dans plusieurs directions. Les romans utilisés en philosophie pour les enfants aident à entrevoir la complexité de l’expérience humaine et à poser des questions qui, autrement, seraient peut-être restées lettre morte. Non pas que les enfants ne posent pas de questions par eux-mêmes, mais ils n’ont pas tous les outils pour poser des questions permettant d’approfondir leurs questions initiales ; les romans leur offrent ces outils.

Il y a aussi les guides d’accompagnement qui, eux, donnent aux enfants la possibilité, pour ainsi dire, d’opérationnaliser l’enquête philosophique dont ils sont les auteurs. Remplis de plans de discussion, ces guides leur donnent l’occasion d’approfondir une thématique particulière qu’ils souhaitent aborder durant le cours de leur recherche. Ainsi, par exemple, il se pourrait que les enfants soient intéressés par la notion de silence. Après tout, combien de fois leur demande-t-on de garder le silence !!! Dès lors, un plan de discussion pourrait être fort utile pour les aider à approfondir cette notion qui est beaucoup plus complexe qu’on ne peut l’imaginer à priori.

Le plan de discussion suivant, tiré du guide pédagogique À la recherche du sens, montre comment une enquête au sujet du silence peut nous permettre d’entrevoir plusieurs dimensions qui pourraient caractériser cette réalité[1].

Plan de discussion : Silence

(en lien avec la page 17, ligne 9 du roman Pixie)

  1. Aurait-on raison de dire que le silence est au son ce que l’obscurité est à la lumière ?
  2. Aurait-on raison de dire que le silence est au son ce que le froid est à la chaleur ?
  3. Aurait-on raison de dire que le silence est au son ce qu’un fond sombre est à une photo ?
  4. Les photos nous disent-elles quelque chose même si elles sont « silencieuses » ?
  5. Les mots « son » et « bruit » veulent-ils dire la même chose ?
  6. Les mots « silence », « tranquillité » et « calme » veulent-ils dire la même chose ?
  7. Les mots « silence » et « paix » veulent-ils dire la même chose ?
  8. Une personne peut-elle vouloir parler et pourtant se taire ?
  9. Une personne peut-elle vouloir se taire et parler quand même ?
  10. Les silences donnent-ils parfois la chair de poule ?
  11. Les silences sont-ils quelquefois éloquents ?
  12. Un silence peut-il être rempli de haine ?
  13. Un silence peut-il être rempli d’amour ?
  14. Un silence peut-il être beau ?
  15. Un silence est-il quelque chose ou rien du tout ?

Les trois premières questions invitent les enfants à s’engager dans la pratique d’une habileté intellectuelle fondamentale : le raisonnement analogique. Mais elles les mettent en plus au défi de juger la valeur des analogies qui sont en jeu. Engageant ainsi la pensée critique, elles poussent aussi les participants à reformuler, au besoin, les analogies proposées et à créer dès lors de nouveaux rapports qui ne sont pas inclus dans les questions initialement proposées. Les questions 4, 5, 6 et 7 poussent la recherche en invitant les participants à comparer le silence à d’autres réalités qui font partie de l’expérience quotidienne. Les questions 8 et 9 permettent d’examiner le silence dans son rapport à la parole. Les questions 10 , 11, 12, 13 ouvrent la voie vers la dimension éthique qui peut caractériser cette réalité que nous nommons le silence. De son côté, la question 14 conduit le regard vers la dimension esthétique (le beau). Enfin la dernière question conduit l’enquête jusqu’à l’interrogation métaphysique portant sur la nature, non seulement du silence, mais de tout ce qui existe.

Prenons cette fois un exercice et un plan de discussion portant sur le bonheur ou le fait d’être heureux[2] :

Exercice : Être heureux

Êtes-vous d’accord avec les affirmations suivantes :

                                                                                                                             D’accord    Pas d’accord        ?

  1. « Je serai heureux quand toutes les personnes m’aimeront. »
  1. « Je serai heureux lorsque les personnes m’accepteront comme je suis. »
  1.  «Je serai heureux lorsque j’aurai tout ce que je veux. »
  1. «Je serai heureux lorsque plus personne ne me dira quoi faire. »
  1. «Je serai heureux lorsque j’aurai des amis. »
  2. « Je serai heureux lorsque je serai grand. »
  3. « Je serai heureux lorsque je n’aurai plus jamais de douleur. »
  1. «Je serai heureux lorsque je serai respecté. »
  2. « Pour être heureux je n’ai pas besoin d’autre chose que de me dire que je suis heureux. »


Plan de discussion : Être bien, le bonheur et être heureux

  1. Donnez des exemples de situations où vous vous êtes senti heureux? Pourquoi vous sentiez-vous ainsi?
  2. Pouvez-vous donner des exemples de moments où vous vous sentiez bien? Pourquoi vous sentiez-vous ainsi?
  3. Peut-on être bien sans jamais être heureux? Pourquoi?
  4. Peut-on être heureux sans jamais être bien? Pourquoi?
  5. Peut-on être bien et heureux à la fois? Pourquoi?
  6. Peut-on être ni bien ni heureux? Si oui, comment nous sentons-nous?
  7. Peut-on être heureux sans jamais être malheureux?
  8. Peut-on être malheureux sans jamais être heureux?
  9. Peut-on être bien sans jamais être malheureux?
  10. Peut-on être malheureux sans jamais être bien?
  11. Peut-on être heureux et malheureux à la fois? Si oui, donnez des exemples.
  12. Peut-on être bien et malheureux à la fois? Si oui, donnez des exemples.
  13. Peut-on être ni heureux, ni bien, ni malheureux à la fois? Si oui, comment nous sentons-nous?
  14. Peut-on être heureux d’être malheureux?
  15. Peut-on être heureux si tout le monde autour est malheureux?
  16. Peut-on être bien si tout le monde autour est mal?
  17. Est-ce que le bonheur c’est d’être heureux?
  18. Est-ce que le bonheur c’est d’être bien?
  19. Est-ce que le bonheur c’est d’être heureux et d’être bien? Y a-t-il plus que ça?
  20. Quelqu’un peut-il ne pas connaître le bonheur?
  21. Peut-on vivre sans être bien?
  22. Peut-on vivre sans être heureux?
  23. Peut-on vivre sans le bonheur?
  24. Qu’est-ce que le bonheur?

On le voit, les questions n’ont pas pour but de conduire les enfants vers un résultat prédéterminé. Elles leur donnent plutôt la possibilité de regarder le problème, la notion, l’expérience, sous plusieurs angles. Il s’agit bel et bien, par ailleurs, d’un traitement philosophique qui est proposé par ces plans de discussion et non de réponses qu’un philosophe aurait déjà données aux questions que les enfants sont invités à se poser. On ne le répètera jamais assez : les réponses doivent venir des enfants et n’ont pas à être considérées comme bonnes ou mauvaises selon qu’elles vont ou non dans le sens de celles que possèderait l’animateur. Certes, en utilisant ces plans de discussion, l’animateur-trice donne une direction au dialogue. Mais cette direction ne conduit pas les enfants vers une réponse attendue, mais vers des chemins d’investigation qui appellent finalement la considération de critères généraux (tels la vérité, la bonté, le connu, la réalité). Il revient aux enfants de définir ces critères, de construire par eux-mêmes le sens qu’ils y découvrent peu à peu. Pas question de leur donner une réponse, mais plutôt de leur donner l’occasion de s’outiller pour qu’ils puissent par eux-mêmes arriver à une réponse satisfaisante. Il ne s’agit pas de l’histoire des idées ici mais de l’aventure de la pensée. Et cela fait toute une différence !

Les idées directrices (ou thèmes) abordées en philosophie pour les enfants sont tout aussi nombreuses que variées. Voici quelques exemples de thématiques inscrites dans les différents romans : action (conséquence, universalisation, désir, raisonnable), aide, amitié, association, attitude, autorité, beauté, bien, bonheur, changement et permanence, choix, circonstances, cohérence, comportement, croyance, droit, communication, communauté, confiance, conflit, coopération, critère, culture, curiosité, décision, dialogue, disposition, éducation, empathie, entente, égalité, équité, expérience, identité, impartialité, innocence, intention, intérêt, jalousie, joie, jugement, justice, liberté, minorité, modèle, moi, ordre, personne, plaisir, point de vue, propriété, punition, qualité, question, réalité, recherche, réflexion, règle, relation, responsabilité, rôle, satisfaction, sens, sentir, sexualité, signification, sincérité, société, soi, symbole, tradition, transaction, valeur, vertu, violence, volonté… On le voit, le bonheur, la joie, le plaisir ne sont qu’une infime partie de tout ce qui peut être abordé en philosophie. Car, lorsqu’il s’agit de pratiquer cette activité, tout peut devenir objet d’investigation.

2- Le bonheur de la quête, maintenant…

Mais, à s’en tenir aux thématiques abordées, on pourrait en oublier ce qui m’apparaît être, en tant qu’éducateur, l’élément primordial: la recherche en commun. Or, quand on examine la philosophie pour les enfants sous cet angle, la question du bonheur, à tout le moins du plaisir, devient centrale. De la quête du bonheur, nous voici maintenant dans le bonheur de la quête.

Et j’entrevois au moins une vingtaine de raisons pouvant justifier pourquoi il s’agit d’un bonheur vécu à chaque fois.      .

  • Les enfants aiment poser des questions. Il y a un plaisir immense à poser une question qui vient de toi, qui te concerne.
  • Les enfants aiment parler. Une communauté de recherche philosophique est un lieu où l’on est invité à discuter avec les autres.
  • Chemin faisant, on devient de plus en plus habile à chercher. Et du coup, la fierté augmente. Et quand la fierté augmente, le bonheur n’est jamais loin.
  • Dans une communauté de recherche, nos paroles sont prises au sérieux. On est écouté attentivement.
  • Nous ne sommes pas jugés en tant que personne. Ce sont nos propos qui sont évalués et non le fait que nous soyons un garçon, une fille, une personne riche ou pauvre, etc.
  • Nous pouvons exprimer vraiment ce que nous pensons sans crainte d’être considéré comme un hurluberlu.
  • Nous avons le sentiment de contribuer à la construction d’une œuvre commune dont l’une des caractéristiques est la beauté. Une communauté de recherche, à bien des égards, ressemble à un big band de jazz où chaque musicien, par sa voix et ses instruments, contribue à la beauté de l’œuvre qui se construit. Il y a une distribution du «travail» qui fait que chacun se sent vraiment impliqué dans la construction du tout et de l’harmonie qui s’en dégage.
  • Nous tissons des liens d’amitié avec d’autres personnes. Une communauté de recherche, prise dans son ensemble, est comme un ami à qui on peut confier ce qui est vraiment important pour soi.
  • Nous sentons bien que nous ne sommes pas seuls à ne pas comprendre.
  • Nous vivons au moment présent. Toute notre attention est dirigée vers l’objet de la recherche et les personnes qui participent à cette recherche.
  • Nous célébrons la créativité de chacun.
  • Nous découvrons que la collaboration a bien meilleur goût que la compétition.
  • Nous sommes considérés par les autres comme des êtres intelligents, capables de penser profondément et avec nuance.
  • Nous voyons que la quête commune peut nous permettre de donner des solutions plus compréhensives, plus riches que si nous étions seuls pour y arriver.
  • Nous rions souvent. Le rire est une joie à l’état pur. Comment être malheureux alors que nous sommes en train de rire à gorge déployée ?
  • Nous prenons le temps de penser et sommes satisfaits de constater à la fin d’une période que même si nous n’avons pas trouvé de réponses définitives, nous avons avancé dans notre compréhension du problème.
  • Nous prenons le temps de ralentir le rythme effréné qui caractérise nos sociétés occidentales actuelles. Dans une communauté de recherche, les silences accompagnent la parole. Les silences riches de personnes qui réfléchissent avant de parler, qui écoutent attentivement ce qui se dit.
  • Nous découvrons, par la recherche, que tout n’est pas crédible et qu’il importe d’appuyer ses propos d’exemples, d’analogies… On découvre, en somme, que, plus souvent qu’autrement, ce qui est présenté comme une vérité indiscutable pourra être remise en question grâce à la participation de tous et toutes.
  • Les enfants saisissent que de gracieuses erreurs sont possibles, celles qui font que tout notre savoir peut être remis en question en raison d’une hypothèse à laquelle, seul, nous n’aurions jamais pensé.
  • Nous prenons plaisir à s’engager dans l’aventure de la pensée et à prendre conscience que nous sommes peut-être des êtres d’exception, justement parce que nous sommes conscients.

Certes, il s’agit là de ma conception du bonheur ressenti au moment de chercher en commun. Cependant, à voir les gens qui vivent des communautés de recherche, je pense que je ne suis pas le seul à partager une telle vision des choses.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le bonheur de la quête en commun. Mais j’arrête ici car dans quelques minutes, je ferai partie, à nouveau, d’une communauté de recherche philosophique. Le bonheur !

[1] M. Lipman, A.M. Sharp, À la recherche du sens, Guide d’accompagnement du roman Pixie, Québec, AQPE, p. 146.

[2] Tiré du guide pédagogique Le fil de Mischa, guide pédagogique accompagnant le roman Mischa, Coll. La traversée, PUL, 2005.

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