L’importance de la philosophie à l’école primaire

Note au lecteur: ce court article est paru dans le journal de l’Université Laval, Le Fil des évènements, le 15 novembre 1984.  J’étais alors chargé de cours pour le cours Principes de logique (qui est toujours à l’horaire). Cela fera donc bientôt 35 ans. Et je crois que cet article est toujours d’actualité. J’ai donc décidé de le publier à nouveau. J’ai modifié quelques passages afin d’élargir son propos. À l’époque, j’évoquais la nécessité de l’enseignement de la logique dès le primaire. Aujourd’hui, et j’en suis profondément persuadé, c’est de la pratique de la philosophie en entier dont il faut parler.

La pratique de la philosophie dans les écoles primaires du Québec est loin d’être présente partout.  Pourtant, si on ne perd pas de vue l’objectif ultime de l’éducation, il ne faut pas chercher bien loin pour saisir l’importance de cet pratique dès le primaire.

L’OBJECTIF DE L’EDUCATION: APPRENDRE À PENSER PAR ET POUR SOI-MÊME AVEC LES AUTRES

Le primaire — le mot le dit — constitue le premier moment de l’éducation à l’école.  D’aucuns diront que la solidité des premiers instants d’un processus —  les fondations lors de la construction d’un édifice par exemple —  est d’une importance capitale pour la solidité de tout le processus. Mais comment être certain que les fondations de l’éducation ne failliront pas à leur tâche? En ayant clairement en tête ce qui représente à mes yeux — et pas seulement aux miens — le seul vrai but de l’éducation: montrer à l’humain comment penser par et pour lui-même. L’éducation doit être un passeport pour l’autonomie, sans quoi elle n’est qu’un vain effort. Dès l’élémentaire, plusieurs moyens doivent être mis en place pour atteindre un tel objectif. La pratique de la philosophie, convenablement adaptée à cette étape fondamentale de l’éducation, est sans aucun doute au nombre de ces moyens.

UN MOYEN: LA PRATIQUE DE LA PHILOSOPHIE

Quand on pratique la philosophie avec les enfants, plusieurs sous-disciplines sont convoquées, dont la logique. Cette dernière met en évidence les instruments de l’intelligence.  Sans entrer dans le grand débat de savoir ce qu’est au juste l’intelligence, nous pouvons affirmer par ailleurs que la définition, l’énonciation et le raisonnement sont certainement les instruments les plus importants qu’elle utilise pour connaître.  Dès notre jeune âge, nous sommes portés à définir et à raisonner. Cependant, si cette tendance est spontanée, et pour tout dire naturelle, la maîtrise de ces instruments prend un long temps à venir. Par conséquent, si le but de l’éducation est d’apprendre à penser  par et pour soi-même si le but de l’éducation est l’autonomie, la connaissance — même confuse — de ces outils dès le départ apparaît indispensable. Certes, il n’est jamais trop tard pour bien faire, mais surtout il n’est jamais trop tôt pour être sûr de bien penser. J’entends Lafontaine: «rien ne sert de courir, il faut…»

Une autre raison m’incite à penser que la philosophie doit être pratiquée dès les premiers instants de l’éducation à l’école.  Au primaire, la pensée de l’enfant et surtout sa manière de penser ne sont pas encore moulées dans un cadre difficilement modifiable.  Mais rien ne nous dit à quel moment ce cadre deviendra à ce point fixe qu’il sera extrêmement difficile d’en changer la structure. Surtout, rien ne nous dit quelle tangente la pensée de l’enfant, laissée à elle même, peut prendre et dans quelle direction, parfois malheureuse, elle pourra le conduire. Pourquoi alors ne pas lui donner l’occasion, dès le départ, d’acquérir une formation dont on est sûr qu’elle le mènera à l’autonomie à laquelle il a droit? L’expérience de la rénovation d’une maison est convaincante à cet égard: il est beaucoup plus efficace de partir à zéro et droit que de refaire vingt ans plus tard.

Un autre élément peut intervenir pour saisir l’importance de la pratique de la philosophie dès le primaire. À cette période de notre vie, personne ne peut vraiment savoir si on sera plus tard un-e mathématicien-ne, un-e linguiste, un-e journaliste, un-e menuisier-ère ou quoi que ce soit d’autre. Par contre, une chose est certaine: peu importe ce que nous deviendrons, nous devrons utiliser notre intelligence pour y arriver et même pour le demeurer.  Apprendre et surtout comprendre quelque chose supposent nécessairement la mise en oeuvre, si non de tous, du moins de l’un ou l’autre des instruments que notre intelligence possède. Or, la pratique de la philosophie est justement cette discipline qui enseigne notamment comment utiliser les instruments de l’intelligence de manière à procéder avec facilité et, dans la mesure du possible, sans erreur.  Ainsi, s’il est un savoir, un outil que l’humain doit commencer à acquérir dès son enfance, c’est bien celui-là, puisqu’il lui servira dès cet instant et pour le reste de sa vie, peu importe le domaine dans lequel il se spécialisera.

On est tous d’accord pour enseigner à l’enfant sa langue maternelle, mais quand vient le temps de lui montrer un autre outil — lui aussi fondamental puisqu’il lui servira, comme sa langue, tout au long de sa vie — on se dérobe pour je ne sais quelle raison.  A moins qu’on soit incapable de le faire.  Car, on objectera peut-être à tout ceci que l’enfant au primaire n’est pas en mesure de pratiquer la philosophie. Je répondrai que cela ne dépend pas des capacités de l’enfant mais de la manière selon laquelle on s’y prend pour le faire.  Incapable, peut-être, mais pas à cause de l’enfant.

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