Principes d’élaboration d’un récit philosophique

Il me fait grand plaisir, cette fois, de laisser la place à Alexandre Herriger, formateur et intervenant spécialisé à la pratique de la philosophie avec les enfants.  Alexandre a participé à la création de l’association proPhilo en 1999. Aujourd’hui, il est le directeur d’Eduphilo fondé en 2007 qui œuvre pour l’introduction de la philosophie dans l’éducation, ainsi que le directeur de SEVE Formation Suisse.

Alexandre a écrit un texte très riche permettant d’entrevoir les principes qui sont à la base de l’écriture d’un texte narratif en philosophie pour enfants.  Je vous laisse le soin de le parcourir!

Principes d’élaboration d’un récit philosophique

  1. Principe de narration

Lors de l’élaboration d’un récit, qu’il soit philosophique ou d’un autre genre, il convient de prendre appui sur un schéma narratif. Ce dernier devrait constituer une aide dans la production de ce texte dans la mesure où il montre la succession logique des idées et propose un mode d’organisation de l’information. Par exemple :

– proposer une situation initiale qui pose un cadre, qui suggère une intrigue. C’est l’occasion aussi de mettre en place le lieu, de situer l’époque, de présenter certains personnages.

– introduire un événement perturbateur ou modificateur qui remet en cause la situation initiale. Il peut s’agir d’une rencontre, d’une découverte, d’une question. Ce point est un aspect fondamental dans le récit philosophique dans la mesure où il modélise le début de l’acte philosophique.

– suite d’actions ou d’éléments qui font avancer l’intrigue.

– dénouement : annonce une ou des solutions.

– une situation finale, heureuse ou malheureuse.

  1. Principe d’identification

Les personnages devraient correspondre à l’âge des lecteurs afin que ceux-ci puissent d’une certaine manière s’identifier aux personnages et que le vécu de ces derniers fasse écho à l’expérience du lecteur.

  1. Principe de l’expérience humaine

Un récit philosophique, qu’il soit réaliste ou fantastique, a pour but d’inviter le lecteur à penser un aspect de son expérience quotidienne. Il convient donc de mettre en scène des personnages qui vivent des situations qui correspondent à des questionnements que les lecteurs pourraient se poser par rapport à leur propre expérience.

  1. Principe de l’information

Un des mandats d’une pratique philosophique est de favoriser l’émergence d’un jugement dit raisonnable, c’est-à-dire bien informé et bien raisonné. Le récit peut être l’occasion de présenter de l’information, comme des définitions de certains termes importants ou des hypothèses et des explications. L’important est que l’information ne soit pas figée et qu’elle puisse être discutées avec les participants. Elle peut être présentée de manière problématique afin de favoriser le dialogue.

  1. Principe de l’échange

Un principe fondamental dans l’acte philosophique est l’échange des idées par la communication. Le partage comme valeur devient alors un fondement d’une pratique philosophique. Dans le but de traduire cette valeur dans le récit, un modèle possible est celui du dialogue philosophique. Par « dialogue », il faut comprendre recherche collective, c’est-à-dire qu’il s’agirait de présenter des personnages qui sont en recherche avec d’autres (qui se posent des questions, proposent des réponses, en discutent avec d’autres, proposent des exemples et contre-exemples, se donnent des critères, sont sensibles au contexte, sont observateurs, sont engagés dans des pratiques autocorrectives).

  1. Principe philosophique

Le terme « philosophie » a plusieurs définitions, comme par exemple « amour de la sagesse » ou « recherche de vérité ». Dans le contexte d’un récit dit philosophique, le mot fait notamment référence à la présence de plusieurs concepts dit universaux, c’est-à-dire qu’ils concernent l’ensemble de l’humanité (comme l’amour, le désir, le plaisir, l’imagination, autrui, la liberté, le vrai, le bon, la pensée, le mal, la souffrance, la mort, le temps, le mouvement, etc.). L’avantage de ces notions est qu’elles ne sont pas stabilisées et standardisées. Elles sont discutables et contestables et présentent pour cette raison un grand intérêt pour la recherche philosophique. Cependant, la présence de ces notions ne saurait suffire, puisque ce qui distingue aussi la philosophie des autres disciplines est la manière dont elle aborde ces notions. Cette manière est dite « critique » et/ou « analytique » et/ou « méthodique », voire «créative» et «évaluative».

Par philosophie, il faut aussi entendre logique, éthique, esthétique, métaphysique, épistémologie. Ce sont les sous disciplines de la philosophie et la présence dans les récits de certains éléments faisant clairement référence à ces sous disciplines est important. Plus concrètement, la présence de quelques principes logique, comme le principe de non contradiction ou des renversements du type « tous les chats sont des animaux, mais tous les animaux ne sont pas des chats » est une manière intéressante d’initier les lecteurs à cette discipline de la logique. Il en va de même pour les autres sous disciplines de la philosophie, comme l’éthique ou l’esthétique. Présenter dans les récits des dilemmes moraux ou des positions en matière d’esthétisme est une manière de favoriser le questionnement dans ces disciplines.

  1. Principe de modélisation

Un rôle d’un récit philosophique pourrait être de modéliser une pensée critique, un dialogue réflexif et une action éclairée par cet échange. Plus précisément, les personnages pourraient constituer des modèles, non pas dans ce qu’il conviendrait de penser, mais dans le sens où ils utilisent leur raison pour clarifier voire solutionner des problèmes. Il s’agit alors de décrire les étapes par lesquelles les personnages passent et mettre l’accent sur le parcours réflexif qui est en jeu à ce moment du récit. L’utilisation de diverses habiletés de pensée peut contribuer à cela. Par exemple, les personnages pourraient définir certains mots, faire des comparaisons, des distinctions, envisager les conséquences, dégager des présupposés, formuler des hypothèses, donner des exemples, apporter des contre-exemples, modifier leurs points de vue, etc. Il n’est pas nécessaire de combiner un grand nombre d’habiletés dans un récit, mais la présence de ces éléments aide à montrer aux lecteurs comment utiliser ces habiletés et à observer leur utilité.

  1. Principe d’autocritique et d’autocorrection

Ce critère est important, car par la présence de cet élément dans un récit, les lecteurs sont invités à se pencher sur des processus autocritique, c’est-à-dire à fréquenter des modes de pensée qui s’interrogent sur la manière de penser ou d’agir tout en évaluant la production des idées ou des actes. Plus concrètement, il s’agit de présenter des personnages qui, par exemple, commettent des erreurs et qui cherchent pourquoi ils se sont trompés ou des personnages qui ont une idée et qui se demandent si c’est une bonne idée ou encore qui se demande si ce qu’ils ont fait est bien ou mal. L’acte philosophique est la mise en œuvre d’une pensée de plus en plus consciente d’elle-même et, en présentant des personnages qui sont préoccupés par leur propre pensée et par la manière dont ils se comportent, les élèves se familiarisent avec ce processus jusqu’à se l’approprier. En somme, il s’agit de montrer dans les textes que la pensée peut effectuer un retour sur elle-même ou sur les actions que les personnages ont menées pour aider les jeunes à s’engager dans ce processus autocritique qui concerne autant la pensée que l’action.

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