Qui a peur de la philosophie… pour enfants?

Au terme d’une conférence portant sur la Philosophie pour enfants (ses finalités, sa méthodologie, son matériel), une personne présente dans la salle a affirmé: cela me fait peur!  C’est tellement plus complexe que je ne l’avais imaginé!

C’était la première fois, en trente ans, que j’entendais un tel propos suite à une présentation (détaillée) de la Philosophie pour enfants. Mais depuis ce moment, je réfléchis aux différentes raisons que nous pourrions avoir pour ressentir cette émotion, laquelle apparait habituellement en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace. Je me suis donc demandé: mais qu’est-ce qui peut bien nous pousser à ressentir la peur lorsqu’on constate qu’il est possible, grâce à la pratique de la philosophie à l’école, de permettre aux enfants d’apprendre à penser par et pour eux-mêmes?  Et ma réflexion m’a conduit à penser que…

1- La Philosophie pour enfants implique une formation appropriée qui peut prendre un certain temps.  Elle demande de se mettre au travail d’apprendre comment utiliser la philosophie afin qu’elle devienne pour les enfants l’occasion de vivre l’aventure de la pensée.  Et cela n’est guère enseigné dans les facultés des sciences de l’éducation.  Certes, on y parle de la philosophie de l’éducation, mais rarement comment la philosophie peut contribuer concrètement – j’allais dire pratiquement – à l’éducation du petit de l’être humain. Or, la philosophie n’est pas toujours présentée ainsi et donne parfois l’impression aux personnes qui «doivent» suivre des cours de philosophie que cette discipline a surtout une dimension théorique et historique (l’histoire des idées), et qu’elle n’est guère pratique. Qui plus est, les liens qui nous unissent à la philosophie ne sont pas toujours heureux. Combien de fois,  ai-je entendu le commentaire à l’effet que ce ne ce sont pas les études en philosophie qui ont poussé les gens à s’inscrire aux formations en Philosophie pour enfants offertes à la faculté de philosophie de l’Université Laval, mais leur désir de voir comment on pouvait redessiner son enseignement afin qu’elle devienne une pratique du jugement plutôt qu’une histoire des idées. Certains arrivent même parfois avec un préjugé très défavorable concernant la philosophie. Heureusement, tous en ressortent profondément transformés quant au plaisir qu’il y a à faire de la philosophie en communauté de recherche, parce qu’ils ont eu l’occasion de vivre l’expérience de la pensée plutôt que de se faire expliquer théoriquement ce qu’il en est.

2- La Philosophie pour enfants implique une remise en question de son rapport au savoir.  Et cela peut faire peur.  En effet, il n’est plus question d’un savoir à transmettre qu’on posséderait avec certitude, mais d’un savoir à co-constuire avec les enfants et pour lequel l’enseignant-e n’a pas nécessairement de certitudes.  C’est un changement de posture radical lorsqu’on la compare à celle plus traditionnelle consistant à penser que l’être humain sait des choses avec certitude et que l’école doit être un lieu pour la transmission de ce savoir accumulé tout au long de l’histoire.

3- La Philosophie pour enfants implique une remise en question de sa vision de l’enseignement. Ici l’enseignant-e n’est plus au centre de la classe, mais en périphérie, avec les enfants, occupé à les aider à penser par et pour eux-mêmes.  Et cela peut même entrainer un changement pour l’ensemble des matières enseignées à l’école.  Et ce sont les enfants eux-mêmes qui souhaitent un tel changement en évoquant le fait que l’acte de penser par et pour soi-même avec les autres ne devrait pas se réduire uniquement à la période de philosophie.

4-  La Philosophie pour enfants implique une remise en question de sa conception de la philosophie.  Autrefois réservée à une élite ou à des personnes considérées comme ayant acquis beaucoup d’expérience, voilà qu’elle se présente dès l’entrée à l’école, sous la forme notamment d’histoires écrites pour les enfants, et d’une pédagogie – la communauté de recherche – leur permettant d’accéder à la culture philosophique qui, pour certains, ne peut être mise dans les mains des enfants.  Pour certains, il s’agit même d’un sacrilège, d’une profanation de la philosophie la rendant indigne de ce qu’elle est à leurs yeux: une discipline difficile, réservée uniquement à ceux qui, ayant acquis beaucoup d’expérience, peuvent prendre du recul grâce à ce que d’autres qu’eux, qui ont passé leur vie à réfléchir, peuvent leur apporter comme éléments de réponses.

5-  La Philosophie pour enfants implique qu’on accepte de ne plus être celui ou celle qui a tout le pouvoir dans la classe. Ce pouvoir est redistribué entre tous les enfants.  Pour certains enseignants, la classe est un lieu de pouvoir où le maître règne du haut de son savoir.  Changer cette posture peut évidemment faire peur.

6- La Philosophie pour enfants implique une remise en question de ses conceptions de l’enfant incapable de ceci ou cela jusqu’à tel âge… En effet, s’appuyant notamment sur les travaux de Vygotski, Dewey, Bruner, Mead, et sur l’ensemble des recherches montant l’impact de la Philosophie pour enfants, force est de conclure que les enfants ont une capacité d’abstraction qui arrive beaucoup plus tôt qu’on ne le croit.  Mais, un tel constat peut faire peur.

7- La Philosophie pour enfants implique qu’on s’intéresse à la formation de la pensée. C’est un domaine complexe qui demande, non seulement une bonne connaissance des opérations de la pensée, des habiletés, notamment, qui lui permettent de s’engager dans la recherche, mais aussi des façons dont on peut s’y prendre afin que l’apprentissage de l’art de penser soit agréable et significatif pour les enfants. On est loin du prêt à penser ici.

8- La Philosophie pour enfants implique qu’on aime les idées qui sont discutables. Pas question ici de se retrouver avec un matériel où tout est clair, prédigéré pour les enfants.  Bien au contraire.  Et cela peut faire peur aussi, parce qu’on nous enseigne souvent qu’une leçon doit s’appuyer sur un matériel où tout est clair, limpide, facile à comprendre pour les enfants.

9- La Philosophie pour enfants implique que l’école n’est pas seulement un lieu d’instruction (accumulation de connaissances) mais aussi un lieu d’éducation (formation du jugement).  Pour certains, l’éducation devrait être réservée aux parents.  Qui suis-je, demandera-t-on, pour transmettre aux enfants des valeurs?  C’est oublier que la Philosophie pour enfants n’est pas une pratique visant la transmission de valeurs, mais l’occasion pour les enfants de construire ensemble un réseau de valeurs leur permettant de dire: voilà le monde dans lequel nous souhaitons vivre.

10-  La Philosophie pour enfants implique la venue d’une nouvelle matière à l’école dans un programme déjà tellement chargé.  Comment faire? Si cela ne fait peut-être pas peur immédiatement, l’ajout de cette discipline au curriculum peut en rendre plus d’un perplexe.  Mais c’est oublier que la venue de la philosophie permet, en fait, d’aller encore beaucoup plus loin dans les autres matières car les enfants deviennent rapidement en mesure de penser de manière rigoureuse dans toutes les matières enseignées à l’école. C’est du moins ce que les recherches démontrent depuis plus de 40 ans (encore récemment). C’est oublier aussi qu’aucune matière à l’école n’a pour mandat de s’intéresser de près aux critères permettant d’évaluer la rigueur de notre pensée engagée dans un dialogue avec d’autres.  La philosophie, avec sa batterie de sous-disciplines, notamment la logique, vient remédier à la situation en offrant la possibilité de combler cette lacune importante dans le monde de l’éducation.

Il y a sans doute encore de nombreuses raisons pouvant nous aider à comprendre pourquoi certaines personnes éprouvent de la peur à l’idée d’introduire la pratique de la philosophie à l’école.  Mais, chacune d’elles peut aussi être vue comme une raison d’aimer la pratique de la philosophie à l’école. Car elle annonce un changement important dans le monde de l’éducation, changement espéré depuis fort longtemps par plusieurs!  Présente dans près de 70 pays, la Philosophie pour enfants gagne du terrain parce qu’elle permet d’envisager l’école autrement.  Et pas seulement l’école car, en fait, grâce à sa présence dans l’école, c’est la société entière qui pourrait s’en trouver transformée.

Post Scriptum: les enfants, eux, n’ont pas peur de la philosophie!

 

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