La philosophie pour enfants et la diversité des points de vue


Dans une communauté de recherche philosophique (CRP), la diversité des points de vue est courante. Plusieurs raisons permettent d’expliquer cette situation : le type de sujets discutés; l’approche pédagogique utilisée; la diversité des expériences de chacun des participants; la place des valeurs dans les discussions; les perspectives épistémologiques partagées; le contexte disciplinaire (la philosophie) dans lequel s’inscrivent les discussions… Mais au-delà de ces raisons, qui au fond contribuent à construire les rapports complexes de la CRP, la diversité des points de vue constitue l’un des éléments essentiels à la mise en route d’une CRP, notamment parce qu’elle sert de point de passage entre la construction et la coconstruction. 

Pratiquer la philosophie avec les enfants, c’est leur permettre de vivre une expérience de co-construction dans laquelle ils ne pourront faire autrement que travailler avec la multiplicité des perspectives. Philosopher en commun, c’est s’engager dans un processus qui, comme dans la vie, demande de partir de la diversité et non de l’éradiquer. Bien plus, la CRP est un lieu d’échange dans lequel la diversité des points de vue est un outil pour la recherche.

En CRP, nous tentons de favoriser, autant que faire se peut, l’expression et la rencontre des différences; nous tentons d’encourager les participants à considérer attentivement ces différences et de construire leur vision du monde en acceptant que certaines diffèrent des nôtres; bref, nous poursuivons toujours le même objectif : apprendre à vivre dans la diversité et à travailler à partir de la richesse des différences.

Il y a plusieurs manières de se conduire face à la diversité des points de vue. Il semble plus simple, par exemple, d’accepter qu’une personne ne partage pas entièrement notre vision, alors qu’elle est en accord avec nous sur l’essentiel. Il semble plus complexe cependant d’accepter et d’être bien avec le fait qu’une personne pense exactement le contraire de nous sur un sujet ou une question. Dans ce cas, il n’est pas rare que nous tentions à tout prix (quitte à user parfois de sophismes) de convaincre les autres que notre position est la meilleure.

Par contre, en CRP, l’objectif n’est pas tant de défendre nos idées au détriment de celles des autres, que de prendre le temps d’évaluer chacune d’entre elles à sa juste valeur, de manière à déterminer le mieux possible les parts de «vérité» et de risques qu’elles comprennent. Bien plus, il est des thèmes en CRP sur lesquels nous ne pouvons faire autrement que d’accepter qu’il est possible que des idées contraires aux nôtres, voire diamétralement opposées, pourraient s’avérer tout aussi viables en certaines circonstances. Il paraît précieux de demeurer ouverts à ces possibilités, puisque cette ouverture est une condition nécessaire, quoique non suffisante, à l’auto-correction.

Cette place importante accordée à la prise en compte de la diversité et au respect des différences en CRP s’appuie sur les principes de faillibilisme et de socioconstructivisme qui sont à la base de notre conception de l’approche en philosophie pour les enfants. Étant plutôt d’avis que les savoirs sont des constructions sociales et qu’ils sont appelés à être modifiés dans le temps, l’attitude que nous devrions observer en CRP face à la diversité des opinions se rattache davantage à l’ouverture et la considération qu’à l’imposition. Combien de conflits sont nés du désir de certains d’imposer leur vision? Et combien d’entre eux auraient pu être évités si nous avions pris soin d’accepter que d’autres personnes voient les choses différemment de nous? En fait, nous pourrions dire que de développer, en CRP, notre capacité à vivre avec les différences, c’est déjà œuvrer pour la paix.

En CRP, il y a plusieurs façons de travailler avec la diversité et plusieurs indices nous permettent d’inférer dans quelle mesure cette diversité est acceptée. Par exemple, des participants qui prennent en compte les points de vue des autres diront :

«Je suis d’accord avec Philippe sur cet aspect, à la différence que…»;

«Contrairement à Philippe, je pense que…»;

ou encore : «Je suis totalement en désaccord avec Philippe, parce que…».

Tout ici est une question d’attitude : en exprimant notre désaccord, cherchons-nous à «détruire» le point de vue de l’autre? Le même énoncé («Contrairement à Philippe…») peut évoquer à la fois mépris et respect, selon le ton et la manière dont il est formulé. Ainsi, lorsque nous tentons d’observer dans quelle mesure des opinions opposées cohabitent dans la discussion, nous devons d’abord déterminer en quoi ces opinions s’opposent (c.-à-d. en quoi elles sont contraires l’une à l’autre), et ensuite voir la manière dont elles sont accueillies, respectées et considérées.

Tiré de Penser ensemble à l’école: Des outils pour l’observation d’une communauté de recherche philosophique en action.

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