Quand la partie devient le tout ou le tout devient la partie : comment s’endormir dans le stéréotype.

Il y a probablement plusieurs façons de s’installer confortablement dans un stéréotype. J’en connais au moins deux qui sont examinées avec attention en philosophie pour enfants. Ces deux façons de faire sont en lien avec notre manière de penser. Regardons d’un peu plus près.

Quand la tout devient la partie

Si je dis : ah tu es québécois, donc tu aimes le sirop d’érable.   Voilà un stéréotype basé sur une qualité que certains québécois possèdent. Et de là j’infére que puisque tu fais partie du groupe, tu as cette qualité. Mais cette façon de penser est incorrecte, car pour conclure que j’aime le sirop d’érable, il faut présupposer que tous les québecois aiment le sirop d’érable. Le raisonnement est le suivant :

  • Tous les Québecois aiment le sirop d’érable.
  • Tu es un Québécois.
  • Donc tu aimes le sirop d’érable.

Ce raisonnement tiendrait la route si la première phrase était vraie. Mais l’est-elle ? Sommes-nous certains que tous les Québécois aiment le sirop d’érable ? Personnellement, j’en connais qui n’aiment vraiment pas ce produit. Alors, comment conclure, parce que tu es Québecois, que tu aimes le sirop d’érable. Rien ne me permet de conclure cette affirmation et nous voilà devant un stérotype.

Autre forme : quand la partie devient le tout.

Ah mais tu aimes le sirop d’Érable. Donc tu es Québécois.

Encore une fois, pour conclure ceci il faut présupposer que tous les Québécois et seuls les Québécois aiment le sirop d’érable. Mais est-ce le cas ? Je connais des belges qui adorent le sirop d’érable. Du coup, je ne peux pas conclure, parce que tu aimes le sirop d’érable, que tu es Québecois. Le raisonnement est le suivant:

  • Seuls les Québécois aiment le sirop d’érable
  • Tu es Québecois.
  • Donc tu aies le sirop d’érable.

Pour arriver à cette conclusion il importe que la première phrase soit vraie (on ne saurait inférer le vrai du faux). Or, est-ce le cas?  Voilà des exemples sans trop de conséquences pour les rapports visant le vivre-ensemble. Prenons d’autres exemples qui pourraient entrainer des conséquences plus fâcheuses sur le vivre-ensemble (selon la réaction) :

1- Quand le tout devient une partie :

  • Tu es une femme, donc tu es féministe.
  • Tu es un arabe, donc tu es un potentiel terroriste.
  • Tu es gai, donc tu as le sida.
  • Tu es un enfant, donc tu ne comprends pas.

J’arrête ici, mais on pourrait multiplier, pendant des pages et des pages, notamment de journaux,  les exemples et montrer à chaque fois qu’on induit une caractéristique du tout à l’une de ses parties parce qu’on présuppose que chaque tout a toutes ces parties. Or, un examen, même sommaire, nous fera rapidement découvrir que cela est, en fait, rarement le cas.

Prenons seulement le dernier exemple. Le raisonnement est le suivant:

  • Aucun enfant ne comprend quoi que ce soit.
  • Tu es un enfant.
  • Donc tu ne comprends pas.

Pour conclure qu’un enfant ne comprend pas, il faut présupposer qu’aucun enfant ne comprend quoi que ce soit.  Est-ce le cas?

2- Quand la partie devient le tout.

  • Tu parles arabe, donc tu es dangereux.
  • Tu parles fort, donc tu veux toujours avoir raison.
  • Tu poses des questions, donc tu veux me mettre mal à l’aise.
  • Tu as les cheveux blancs, donc tu es trop vieux pour comprendre.

Prenons seulement le dernier exemple. Le raisonnement est le suivant:

  • Tous ceux qui ont les cheveux blancs sont trop vieux pour comprendre.
  • Tu as les cheveux blancs.
  • Donc tu ne peux pas comprendre.

Pour conclure qu’une personne ayant les cheveux blancs ne peut pas comprendre, il faut présupposer que tous ceux qui ont les cheveux blancs ne peuvent pas comprendre.  Est-ce le cas?

Encore une fois, j’arrête ici, mais on pourrait multiplier les exemples et montrer à chaque fois qu’on induit, cette fois à partir d’une caractéristique de la partie que le tout possède également cette caractéristique. Et ceci, parce qu’on présuppose qu’une partie suffit pour connaître le tout. Or, encore une fois, un examen, même sommaire, nous fera rapidement découvrir que cela est, en fait, rarement le cas.

Et pourtant, cela arrive fréquemment ! On dirait que l’être humain, du moins certains, aiment généraliser de manière hâtive. Pourquoi ? Mon hypothèse, que j’emprunte à Christian Bobin dans son magnifique petit livre La merveille et l’obscur, est que le stéréotype nous permet de nous reposer. Comme il le dit si bien : «Partout, dans ce que nous faisons, dans ce que nous disons, c’est le repos qui est désiré, le sommeil bienheureux dans une parole, dans un amour, ou dans un travail. C’est pour trouver le sommeil dans une vérité que nous commençons à apprendre. C’est pour goûter au sommeil de la chair – à son endormissement entre les bras de l’autre – que nous tombons amoureux. C’est pour jouir du sommeil minéral d’une fatigue que nous entreprenons mille et un travaux. Il y a une aimantation de la vie vers le sommeil. La vie en nous ne tend qu’à se reposer, qu’à se déprendre enfin d’elle-même dans un amour, dans un savoir, dans un emploi. Partout, dans toutes nos occupations, là même où nous nous croyons le plus éveillés, là même nous cédons à cette attirance d’un sommeil.»

Le stéréotype nous permet enfin de nous reposer, voire de s’endormir. Il nous aide à ne plus se poser de questions. Enfin, je t’ai casé, je sais qui tu es, ce que tu as comme caractéristique. Qui plus est, plus souvent qu’autrement, cette caractéristique, je ne la possède pas, car elle va à l’encontre de mes valeurs.  Tu fais donc partie de ceux que je rejette!

Mais Bobin ajoutait : «L’enfance là-dedans est l’exception. L’enfance est dans la vie comme une chambre éclairée dedans la maison noire. Les enfants n’aiment pas aller dormir, n’aiment pas ce congé chaque soir donné à la vie. Cette résistance au sommeil, c’est le visage de l’enfance et c’est la figure même de l’excès: poser des questions qu’aucune réponse ne viendra endormir. (Christian Bobin, La merveille et l’obscur, Parole d’aube, pp. 16-17.)

Je ne suis pas certain que tous les enfants soient ainsi. J’en connais qui s’endorment aussi dans le stéréotype. Et c’est pour cette raison qu’en philo pour enfants, on accorde une grande importance à cette capacité de reconnaître les stéréotypes, les généralisations hâtives, les présupposés qui ne tiennent pas la route. Et on le fait parce que les enfants sont des cibles extraordinaires pour être enfermés dans les stéréotypes.  Et on le fait  aussi pour prévenir le maintien de cette attitude mentale consistant à généraliser hâtivement afin de pouvoir enfin se reposer.

À choisir, si on le peut, je pense qu’il est préférable de rester éveillé par des questions, plutôt que de s’endormir – s’enfermer – dans des réponses stéréotypées qui, si elles nous permettent de nous reposer, ne conduisent pas à un vivre-ensemble qui s’inscrit dans un climat de paix.

La philo pour enfants, c’est aussi une éducation à la paix.

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