La pratique de la philosophie en communauté de recherche: entre rupture et continuité

La pratique de la philosophie en communauté de recherche est un acte subtil, exigeant de la part des participants et de l’animateur une attention soutenue et le déploiement d’une pensée complexe, multidimensionnelle où pensée critique, créatrice et attentive sont en constant dialogue. Imaginée par Lipman et Sharp comme étant le contexte le plus approprié pour pratiquer la philosophie avec les enfants, elle permet notamment le développement ou le renforcement d’habiletés de penser utilisables dans différents contextes et l’intériorisation de dispositions sociales permettant un mieux vivre-ensemble. Appuyée par des centaines d’expérimentation montrant les bienfaits d’une telle pratique, il n’est pas étonnant qu’elle soit présente dans près de 70 pays et que sa popularité n’a de cesse de grandir. Utilisée à l’origine principalement avec les enfants, elle fait maintenant l’objet d’expérimentations avec des gens de tous âges. Par là, la pratique de la philosophie me semble retrouver ses origines : une activité sociale visant à penser sa vie et vivre sa pensée, comme l’évoquait André Comte Sponville. Et cela n’a pas d’âge, ni de contexte précis.

En rupture avec une éducation axée essentiellement sur la transmission des connaissances, la pratique de la philosophie en communauté de recherche est néanmoins à situer dans le prolongement de la pratique des arts libéraux, eux-mêmes trouvant leur origine, semble-t-il, dans l’Antiquité. C’est dire que, loin d’être une révolution dont il faudrait craindre la venue, cette pratique vient plutôt s’harmoniser avec ce qui s’enseigne actuellement dans les écoles, en comblant cependant une lacune importante dans le monde de l’éducation : celle de pouvoir développer les outils propres à la recherche en commun dans un contexte où l’incertitude du résultat, loin d’empêcher la mise en route du processus de recherche, le convie constamment. En lieu et place du silence du sceptique (puisqu’il n’y a rien de certain, il est préférable de se taire…), ou de l’indifférence du relativiste (tout se vaut également, à quoi bon en discuter…), la parole de celui qui ose se prononcer et désire revoir éventuellement son propos occupe une place centrale en communauté de recherche.

Philosopher en communauté de recherche, c’est, notamment, tenter de donner du sens à ce qui nous semble ambigüe, voire mystérieux. Quand on cherche à donner du sens à son expérience et qu’on le fait à plusieurs, cela devient, à mes yeux, encore plus puissant que si on le fait seul dans son coin, car surpris et enrichi par les points de vue différents du sien, on en vient peu à peu à imaginer qu’il serait préférable de s’entre aider plutôt que de se déchirer sur la place publique. Si tel est le cas, c’est un renversement profond de mentalité qui est en jeu au moment de pratiquer la philosophie en communauté de recherche, renversement qui pourrait également entrainer un changement de la vision qu’ont certains de ce que devrait être la politique, l’amour, la famille, le couple… la vie entre les humains.

Pratiquer la philosophie en communauté de recherche entraine de nombreux changements: la compétition fait place à la collaboration ; le désir de vaincre fait place à l’entraide ; l’autorité se transforme en égalité ; l’accumulation des connaissances devient insignifiante devant le désir de chercher ; le souci de paraître le plus fort s’amenuise au profit d’un travail en commun où chacun est reconnu pour la différence qu’il crée dans le résultat auquel on arrive ensemble ; l’écoute en vue de répondre fait place à l’écoute en vue de comprendre ; le bien individuel s’harmonise avec le bien commun ; la pensée rationnelle entre en dialogue avec les émotions ; la discontinuité se retire en laissant l’espace à la continuité ; la perspective de pouvoir corriger l’autre diminue, permettant la croissance du désir de se corriger soi-même ; les principes se combinent à la diversité des contextes ; de but, la connaissance devient un moyen ; la rationalité n’étouffe plus la raisonnabilité car elle est tempérée par le jugement ; la peur de la différence s’évanouit pour accueillir l’enrichissement de cette différence ; la pensée unique éclate au profit d’une pensée multidimensionnelle, complexe, riche de l’intersubjectivité ; la vérité qui s’impose laisse la place au sens qui se crée ; le monologue se transforme en dialogue ; le débat prend le visage de la délibération ; l’endoctrinement n’a plus sa place, laissant l’espace à la recherche en commun ; les doigts du poing fermé se déplient afin que la main soit ouverte et tendue vers l’autre ; la méfiance s’assombrit à la lumière de la confiance ; la guerre se transforme en paix. Chemin faisant, l’être humain apprend, du même coup, à devenir un être pensant par et pour lui-même avec les autres. Une utopie bien réelle, qui occupe de plus en plus d’espace sur notre petite planète. Cinquante années, le tout remontant à 1968, ont laissé des traces importantes. Mais on est encore loin de la coupe aux lèvres. La patience, le travail quotidien pour que cette utopie se réalise pleinement, à grande échelle, sont des amis sur qui on doit compter. Qui sait, peut-être que ce petit billet y contribue d’une certaine façon. Je le souhaite !

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