L’intuition et la philosophie pour enfants

libéraux

Autant il semble évident pour tout être humain que notre pensée s’engage fréquemment dans l’acte de raisonner, autant il n’est pas aussi certain que l’intuition fasse partie du bagage des outils que la pensée utilise pour appréhender le réel.  Pour certain,e,s, il ne fait aucun  doute que l’intuition existe, pour d’autres, elle est une chimère dont il faut se méfier. Et quand elle est envisagée comme quelque chose qui existe, les définitions qu’on en donne sont très variables.  Ainsi, pour Platon, l’intuition est la saisie immédiate de la vérité de l’idée par l’âme indépendamment du corps (voir le dialogue le Phédon).  À l’opposé, pour Épicure, l’intuition est la saisie immédiate de la réalité du monde par le corps indépendamment de l’âme (voir notamment Lettre à Hérodote).  Chose qui semble acquise pour ceux et celles qui en reconnaissent l’existence, l’intuition serait un mode du jugement qui permettrait de saisir directement ce qu’il en est.  Vue par certain.e.s comme un pressentiment, associée à l’instinct, à une petite voix intérieure, elle pourrait jouer un rôle important dans la quête de connaissance. Mais qu’en est-il de sa place en philosophie pour enfants?  Si elle existe, a-t-elle sa place dans cette pratique?  Regardons d’un peu plus près.

L’incertitude entourant l’existence et la définition de l’intuition n’a jamais conduit Matthew Lipman a donné dans ses romans pour les enfants une définition claire de l’intuition. Mais cela ne veut pas dire qu’il la met de côté.  Bien au contraire.  L’un de ses personnages, Lisa, pourrait être considérée comme l’exemple type de la personne intuitive. Elle dira d’elle-même qu’elle arrive à pressentir les choses, sans raisons, mais qu’elle sent bien que c’est ainsi que les choses sont.  Ainsi dans le chapitre 16 du roman, La découverte de Harry, Lisa en vient à accuser l’un des élèves de sa classe, Michey, d’être coupable d’avoir volé le sac d »école d’un autre élève. Le professeur lui demande sur quoi elle se base pour affirmer une telle chose. Elle répond qu’elle n’a pas de raisons précises mais qu’elle est certaine que c’est lui, qu’elle en a le pressentiment, que compte tenu de ce qui s’est passé, c’est ainsi que Michey aurait agi. Et il s’avère, après une enquête minutieuse, que c’est effectivement Mickey qui a pris le sac d’école. L’enseignant, M. Saintil, après avoir fait la découverte, prend le temps de dira à Lisa qu’elle avait raison mais que si elle avait eu tort, son accusation aurait été très grave. En conséquence, pour lui, le pressentiment ne saurait remplacer une enquête minutieuse qui, à ses yeux, semble être la seule voie permettant notamment de porter de graves accusations.

Que faut-il penser de tout cela? Tout d’abord que l’intuition dans les romans de Lipman n’est pas mise de côté, mais qu’elle devrait être perçue, non pas comme une vérité immédiate non discutable mais comme une hypothèse de travail qui demandera vérification à l’aide d’une enquête minutieuse faisant appel à une série d’outils de la pensée. Dans le chapitre 16 de La découverte de Harry, cette enquête prend appui notamment sur le raisonnement hypothétique (Si, alors).   Voici un extrait de ce chapitre :

« À cet instant précis, ils furent interrompus par l’entrée de M. Patry (directeur de l’école) et de Jeanne. Jeanne tenait son sac d’école.

–    Où l’as-tu retrouvé ? demanda Lisa.

–    Derrière le distributeur d’eau, répondit Jeanne. Samuel a dû le cacher là et se proposer de revenir le prendre plus tard.

–    Où est Samuel maintenant ? demanda M. Patry. Quelqu’un l’a-t-il vu ?

–    Pas moi, dit Harry.

Tony haussa les épaules. Les deux filles secouèrent la tête.

–    Attentez une minute, dit Harry. Jeanne, où as-tu retrouvé ton sac ?

–    Derrière le distributeur d’eau, en haut, au troisième étage.

–    Bien ! dit Harry. Et à quelle heure l’as-tu vu pour la dernière fois ?

–    Je me souviens que je l’avais encore à deux heures quand Samuel me taquinait à son sujet, ici au fond de la classe.

–    Et quand as-tu remarqué que tu ne j’avais plus ? insista Harry.

–    A environ deux heures quarante-cinq, répliqua Jeanne, je me souviens d’avoir regardé l’heure à peu près à cet instant.

–    – Bien ! dit Harry. Je me souviens également de quelque chose : j’étais dans la classe de deux heures à deux heures quarante-cinq et je me souviens très bien que Samuel y était aussi. Il n’est jamais sorti.

–    Voyons, si Samuel avait pris le sac, celui-ci serait encore dans la classe. Or, il n’a pas été retrouvé dans la classe. Donc, Samuel n’a pas pris ton sac d’école.

M. Patry (directeur de l’école) regardait M. Saintil et M. Saintil regardait M. Patry. M. Patry souleva les sourcils et prit un air très solennel. Puis, M. Saintil sourit et frotta la tête de Harry. Harry sourit et baissa discrètement la tête.

Pendant ce temps, Tony écrivait au tableau :

      Partie supposée vraie :                            Si Samuel avait pris le sac, celui-ci aurait encore été dans la classe à deux heures quarante-cinq.

      Partie vérifiée et vraie :                           Le sac n’était pas dans la classe à deux heures quarante-cinq.

      Donc. la première partie doit être fausse :          Samuel ne pas pris le sac.

Mais soudain Lisa eut une idée.

–    Savez-vous à quoi je pense ? Je pense que c’est Mickey qui a pris le sac.

–    C’est une accusation sérieuse, Lisa, jugea M. Patry en la regardant dans les yeux. Qu’est-ce qui te fait penser que c’est Mickey ?

–    Eh bien ! répondit Lisa, c’est le fait d’avoir caché le sac derrière le distributeur d’eau du troisième étage. C’est précisément ce que ferait Mickey s’il avait volé quelque chose. Je parierais n’importe quoi que c’est Mickey.

–    Voici, Lisa, dit Tony, ce que tu as dit. Tu affirmes ceci :

Partie supposée vraie :           Si c’était Mickey qui avait pris le sac, il l’aurait caché derrière le distributeur d’eau.

Partie vérifiée :                      Le sac était caché derrière le distributeur d’eau.

–    Mais que s’ensuit-il ? Rien. Nous venons juste de convenir que si la deuxième partie est vraie, tu ne peux pas pour autant prouver que la première partie le soit. C’est comme ce qui m’est arrivé mercredi.

–    A ce moment précis, Samuel se rua dans la pièce, tirant Mickey par le poignet et criant de colère :

–    Vas-y, Mickey, dis-leur ce qui s’est passé !

–    C’était juste une blague. C’est la vérité, M. Patry. C’était seulement une blague, pleurnicha Mickey.

–    J’en voulais à Jeanne parce que chaque fois qu’on me questionne en math et que je ne peux donner la ‘ réponse, elle murmure : « Idiot ». C’est pour ça que j’ai pris son sac. Je ne voulais pas vraiment lui faire du tort !

–    Mais tu étais prêt à laisser Samuel se faire punir pour cela, dit M. Saintil. Et cela n’était pas juste pour lui, n’est-ce pas ?

Mickey secoua la tête, regarda le plancher, renifla et secoua la tête encore. M. Patry dit qu’il aimerait lui  parler, et ils sortirent tous les deux.

–    Alors, dit Lisa, j’avais raison, n’est-ce pas ? J’ai dit que c’était Mickey, et c’était bien lui !

France et Harry se regardèrent sans rien dire. Tony, cependant, ne put s’empêcher de dire :

–    Lisa, tu avais vu juste, mais pour une mauvaise raison. Tu as, par chance, bien deviné, c’est tout.

Mais tu ne pouvais pas le prouver.

Lisa riait. Ses yeux, très écartés, pétillaient malicieusement.

–    C’est vrai, dit-elle, je l’admets. Je ne pouvais pas prouver ce que je disais. Mais j’en avais comme l’impression… tu vois ce que je veux dire ? Une sorte d’intuition, et elle s’est révélée exacte. Après tout, c’est ce qui est important, n’est-ce pas ?

M. Saintil (enseignant) prit son porte-documents. Il était prêt à partir. Mais il ne put partir sans faire une remarque à Lisa.

–    Oui, Lisa, tu as deviné avec perspicacité. Parce que c’est arrivé, tu as eu raison. Mais si tu avais eu tort, une autre personne innocente, tout comme Samuel, en aurait souffert. Cette fois-ci, tu n’avais pas tort d’essayer de deviner qui était le voleur. Mais deviner ne remplace pas une enquête minutieuse. Ce qui se dégage de tout cela, c’est que je n’aime pas les accusations irréfléchies.» (La découverte de Harry, chapitre 16).

On le voit, cet extrait montre bien que l’intuition n’est pas mise de côté dans les romans de Lipman (il a toujours insisté pour dire que la pratique de la philosophie devrait permettre aux enfants de se frotter à l’ensemble -si possible- des outils de la pensée.  Si l’intuition existe, il n’y a pas lieu de la mettre de côté, mais encore faut-il voir quelle place elle peut occuper dans le cadre d’une recherche).  Mais celle-ci, du moins dans une situation de justice (accusation de vol dans le cas présent) devrait être accompagnée d’une enquête minutieuse pour en vérifier la validité. Loin d’être présentée comme une vérité indiscutable, elle devrait être proposée comme une solide hypothèse devant être examinée avec attention. Ce qui me semble tout à fait approprié. Personnellement, j’aurais beaucoup de difficulté à accepter d’être accusé de vol lors d’un procès uniquement sur la base d’une intuition de l’avocat de la couronne.

En terminant, voici un exercice et un plan de discussion portant sur l’intuition. Ces derniers pourraient servir si jamais cette thématique est évoquée par les enfants (10-12 ans).  SI mes souvenirs sont exacts, je crois que le tout a été produit par Caroline McCarthy.

L’INTUITION | Plan de discussion

Les sens du mot intuition.

De façon tentative, remplacer le mot intuition par…

J’ai l’intuition que tu me mens.

J’ai (___________________) que tu me mens.

  • Le sentiment
  • L’impression
  • Le pressentiment
  • La conviction
  • La certitude
  • La perception
  • ________________

Mon intuition me dit que je ne devrais pas…

Mon (______________) me dit que je ne devrais pas…

  • Mon idée
  • Mon sentiment
  • Mon ressenti
  • Ma raison
  • ____________

Il a eu une bonne intuition : il avait raison.

Il a eu une bonne (_________________) : il avait raison.

  • Idée
  • Conscience
  • Perception
  • Vision
  • _____________

J’ai eu une mauvaise intuition.

  • La perception
  • Idée
  • Vision
  • Raison
  • ______________

 

L’INTUITION | PLAN DE DISCUSSION

Que pensez-vous des énoncés suivants ? D’accord, pas d’accord, je ne sais pas.

  1. L’intuition est un dialogue avec la pensée.
  2. Être « connecté » à son intuition c’est écouter « la petite voix intérieure ».
  3. Une intuition peut être partagée.
  4. Il y a un lien entre intuitions et coïncidences.
  5. On peut se fier à son intuition.
  6. L’intuition ça n’existe pas.
  7. L’intuition est toujours le fruit d’un raisonnement.
  8. L’intuition c’est juste des émotions sans raisonnement.
  9. Seuls les animaux ont une intuition.
  10. Plus tu raisonnes moins tu as d’intuition.
  11. L’intuition est essentiellement féminine.
  12. Il faut avoir beaucoup de connaissances pour avoir de l’intuition.
  13. On ne peut pas se fier à l’intuition des enfants.
  14. Une intuition c’est une hypothèse qui n’est pas encore éprouvée.
  15. Seules les intuitions vraies sont des intuitions.
  16. Si je suis mon intuition je ne me tromperai jamais,
  17. Plus je me connais, plus mes intuitions sont justes.
  18. Plus je suis à l’écoute de mon vécu plus mes intuitions sont justes.
  19. Un scientifique ne peut pas se fier à son intuition.
  20. Une intuition ce n’est que de l’ésotérisme.

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