Des enfants font de la philosophie?

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Ce que notre époque apporte de particulier à la longue histoire des rapports entre la philosophie et les enfants[1], c’est la venue d’un programme structuré permettant aux enfants, dès la maternelle, de pratiquer l’ensemble des disciplines qu’on retrouve en philosophie (éthique, esthétique, logique, métaphysique, etc.).  On doit l’existence de ce programme à deux philosophes américains, Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp qui, à la fin des années ’60, ont entrepris de redessiner l’enseignement de la philosophie dans son ensemble afin qu’elle devienne accessible aux enfants et qu’elle puisse dès lors servir d’instrument pour la formation intellectuelle et morale des adultes de demain. Lire la suite

La pratique de la philosophie pour enfants: préface de Matthew Lipman

Lipman

Toujours avec la permission de mon éditeur, M. Denis Dion, directeur des Presses de l’Université Laval, voici la courte préface d’un livre (La pratique de la philosophie avec les enfants) rendu à sa 3e édition, écrite par Matthew Lipman (décédé en 2010). Il est, avec Ann Margareth Sharp (décédée la même année), à l’origine de ce que certains (la majorité, dans plus de 60 pays) appellent encore aujourd’hui: la philosophie pour enfants. Un texte écrit en 1 heure, m’a-t-il dit, et dont la richesse est à l’image de sa simplicité! Il est élogieux du travail accompli. Mais là n’est pas l’important. L’important, c’est que, dans ce court texte, il va à l’essentiel quand il s’agit de parler de la philosophie pour enfants. À lire, et relire! Lire la suite

La philo pour enfants: le passage d’un univers regardé à un univers regardant

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Lorsqu’on fait de la philosophie avec les enfants, on les aide à se construire un univers mental permettant d’entrevoir avec plus de lucidité l’expérience qu’ils vivent quotidiennement.  Non pas parce qu’on leur a transmis une philosophie en particulier (celle de Socrate, Platon, Aristote, etc.), mais parce qu’on leur a donné l’occasion d’apprendre une (voire des) langue: celle pratiquée en philosophie.  Voyons sommairement d’un peu plus près. Lire la suite

Pourquoi ne pas pratiquer la philosophie dès le primaire?

Voici une lettre signée par mon ami et collègue Mathieu Gagnon ainsi que moi-même, publiée dans le journal Le Devoir du mardi 17 septembre 2019, qui donne une idée des raisons sur lesquelles nous pourrions nous appuyer pour introduire la pratique de la philosophie à l’école, dès le primaire.

Le lien se trouve sous le mot lettre dans le paragraphe précédent, mais je la dépose ici au cas où vous ne pourriez pas y avoir accès par ce biais: Lire la suite

Des renversements en philo pour enfants: quand 6 images valent 6000 mots

La venue de la philosophie pour enfants dans le monde de l’éducation entraine de nombreux renversements.  En voici 6, sous forme de schémas qui, je pense, en disent plus long que de longs discours. D’autres viendront compléter la liste…

p.s. tous ces schémas sont inspirés de ceux élaborés par le linguiste français Gustave Guillaume (en ce qui le concerne, pour expliquer le langage).

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La philo pour enfants ou comment la pensée fait le langage en se faisant par le langage

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C’est l’histoire de l’oeuf et de la poule.  Comment savoir ce qui vient en premier, tant l’un a besoin de l’autre pour être.  Et bien il en est de même en philosophie pour enfants.  Pour former la pensée critique (tout autant que créatrice et attentive), il importe que le langage intervienne, mais ce dernier intervient parce que la pensée est en action.  On se croit devant une sorte de paradoxe et pourtant ce n’est pas tout à fait le cas car même si on pourrait croire, à première vue, que la pensée est première au regard du langage, c’est en fait ce dernier qui permet la structuration de la pensée.  En effet, c’est parce que nous discutons ensemble dans une communauté de recherche que, peu à peu, la pensée  des enfants se structure, s’organise.  Ils en viennent ainsi à apprendre le langage de la recherche et deviennent, du même coup, de plus en plus habiles à être critiques, créatifs et attentifs.  Voilà, c’est dit!

La philo pour enfants ou l’art de construire le pouvoir de concevoir

 

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En philosophie pour enfants, la répétition de l’acte de philosopher permet aux enfants de se construire une langue: celle de la recherche philosophique. Cette langue est, en quelque sorte, une somme d’actes de représentation, mais qui n’ont rien à voir avec l’idée traditionnelle, spéculaire (dirait Rorty) d’une reproduction fidèle de notre expérience. Rien dans cette langue, faite notamment des outils de la pensée, ne ressemble à un miroir où le monde viendrait passivement se peindre avec les traits que nos divers moyens de perception lui prêtent.  Ce n’est pas une langue qui contient un ensemble de représentations fondées sur la percevabilité des choses.  Ce qu’au contraire on trouve dans cette langue, c’est, toute perception transcendée, une vision mentale de plus en plus inconsciente des choses où il n’est retenu d’elles que les éléments de leur concevabilité.

C’est pour cette raison que la pratique répétée de la philosophie avec les enfants leur donne l’occasion de se construire un réservoir de lucidité qui les conduira à devenir de plus en plus nuancés dans leur jugement.  La pratique de la philosophie avec les enfants ne leur apporte pas un savoir (s’il tel est le cas, c’est qu’ils l’auront construit entre eux et il sera toujours possible de le remettre en question), mais un pouvoir de concevoir leur expérience avec le souci de l’auto-correction.  C’est déjà beaucoup, quand on songe que, par ce pouvoir, c’est également leur capacité d’entendement qui s’en trouve enrichi.

La philo pour enfants ou l’art de développer une double mémoire

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Quand on entre dans une classe, un lieu où des enfants pratiquent la philosophie, il se peut qu’on s’étonne d’abord de la profondeur, voire de la candeur de leurs propos.  On se dira peut-être, comme tant d’étudiant.e.s du cours en ligne le remarquent dès le premier module du cours: « Je m’étonne de la profondeur de ce qui est dit par les enfants. Je ne croyais pas qu’ils étaient capables d’une pensée si abstraite. » Et il ne fait aucun doute qu’au sortir d’une session de travail en philosophie avec les enfants, plusieurs d’entre eux se souviendront vivement de ce qui s’est dit lors du dialogue. Mais, avec le temps, il y a aussi fort à parier que ces propos s’oublieront au profit d’autres propos qui sembleront encore plus riches de sens et de vérités. Il s’agit là d’une mémoire empirique qui, répondant à l’adage bien connu, est une faculté qui oublie.

Au même moment se développe une seconde mémoire, dont l’objet n’est pas ce qui se dit, mais les outils et les mouvements de la pensée ayant servi à exprimer cette dernière.  Mémoire analytique, elle s’incruste en chacun des participants, fois après fois, comme lorsqu’on apprend une langue. Car ce qu’on retient alors, au premier chef, quand on apprend une langue (maternelle ou seconde), ce ne sont pas les phrases dites en cours de discours (bien que cela puisse arriver), mais les instruments, les structures nous ayant permis de dire et de comprendre ce qui se dit (la langue comme puissance de dire).

A la différence de la mémoire empirique (le discours), la mémoire analytique (la langue) si elle est régulièrement pratiquée, répond plutôt à l’adage: la mémoire est une faculté qui se souvient. Grâce à la pratique répétée et soutenue, cette mémoire se souvient de mieux en mieux (et de plus en plus inconsciemment), non pas de ce qui se dit, mais des instruments ayant servi à dire ce que nous pensons et exprimons.  Ces instruments sont la grammaire de la langue qu’est l’acte de philosopher en communauté de recherche. Plus un.e animateur.trice se concentrera sur cette seconde mémoire, plus cette personne offrira aux enfants la possibilité d’apprendre à parler, à dire philosophiquement. Plus cette personne sera alors en train d’aider les enfants à peaufiner leur langue maternelle de recherche, une langue qui s’enracine dans le doute, l’étonnement et surtout les structures cognitives et sociales qui permettent à tous et chacun de dire avec nuances ce qu’ils ou elles pensent. 

À bien y penser, philosopher est un acte complexe et riche d’un passé qui prépare au présent de l’acte le futur à venir.

La philo pour enfants ou l’art de nourrir l’étonnement

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Il faut remonter à Aristote, semble-t-il, pour saisir que la philosophie commence dans l’étonnement. Mais qu’est-ce que l’étonnement?  Elle est, à mes yeux, cet acte qui consiste à se dire: tiens, je croyais que les choses étaient ainsi et me voilà en train de remettre en question cette certitude! Dès lors, on comprend que la philosophie commence en fait dans le doute. C’est en raison du doute que nous avons, parfois subitement, sur ce que nous pensions juste et vrai que l’étonnement arrive et qu’elle nous propulse vers un questionnement qui nous permet de progresser.

Ainsi, du doute, on passe à l’étonnement et de l’étonnement on passe au questionnement, lequel, s’il est bien nourri, nous conduira vers le problème que cache ce questionnement.  Car, si une question en cache une autre, il y a fort à parier que la question n’est que la pointe d’un iceberg que serait le problème qu’elle «cache». Et qui dit problème dit envie de penser. Et qui dit envie de penser dit possibilité d’apprendre à le faire de manière organisée, de manière critique, créative et attentive. C’est cela, notamment, qui est en jeu en philosophie pour enfants. Les enfants sont invités à s’engager dans un processus de recherche qui repose sur le doute, lequel entraine l’étonnement, la reconnaissance de la faillibilité de notre condition humaine, le souci d’auto-correction et le désir de donner du sens à ce qui, parfois, tout à coup, nous semble vide de sens, étonnant, questionnant!

En figure très simplifiée:

doute –> étonnement –> question –> problème —> recherche –> réponse(s) –> quiétude –> doute –>…

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