La Philosophie pour les enfants et la pratique des arts libéraux: troisième partie

libéraux

Cet article est le troisième d’une série portant sur les liens entre la pratique de la philosophie avec les enfants et la pratique des arts libéraux.  On peut consulter le premier ici.

Pour ceux et celles qui connaissent un peu la Philosophie pour les enfants, nous verrons, peu à peu, que l’histoire de la pratique des arts libéraux montre que la Philosophie pour les enfants est en continuité avec cette pratique et que loin d’être l’incarnation d’une révolution dont il faudrait peut-être se méfier, elle continue, à sa manière, de contribuer au développement de la pensée des enfants.

Tous les passages retenus (et à venir) sont tirés (et parfois adaptés) de ma thèse de doctorat: LA PHILOSOPHIE POUR ENFANTS ET LA PRATIQUE DES ARTS LIBÉRAUX, Université Laval, octobre 1993.

L’éducation médiévale et la pratique des arts libéraux

Le moyen âge représente plus de 800 ans d’histoire. Mais quand a-t-il commencé et quand a-t-il fini, bien peu s’accordent sur les dates précises. Toutefois, on s’entend généralement pour dire que cette époque débute aux alentours du VIe siècle et qu’elle s’éteint peu à peu à partir du XIVe siècle. Plusieurs historiens divisent cette période en deux et d’autres en trois parties. Nous opterons pour une division binaire qui tranche le moyen âge entre ce qui précède et ce qui suit le XIe siècle.

Du VIe au XIe siècle

Au VIe siècle, la longue décadence de l’éducation romaine tire à sa fin, si bien que la plupart des écoles mises sur pied lors de cette époque sont fermées. Il revient maintenant à l’église chrétienne romaine de prendre la relève de l’éducation occidentale. Elle paraît être la seule institution qui puisse réaliser cet objectif car elle seule réussit à conserver intact son organisation malgré les invasions, la décadence de la civilisation et la chute du gouvernement civil. Or, si elle résiste, c’est qu’elle existait bien avant le VIe siècle. En effet, des tentatives sont faites pour mettre sur pied certaines écoles dès le IIe siècle, mais semble-t-il, elles ne réussissent pas à remplacer les écoles élémentaires et secondaires païennes. Cependant, dès le début du IVe siècle, la religion chrétienne est non seulement reconnue, mais qui plus est, en 325, Constantin la désigne comme étant la religion officielle de l’Empire. Dès lors, l’éducation qu’elle suppose s’implante de plus en plus. On enseigne des arts libéraux, lesquels, au nombre de sept, sont divisés en deux parties : le trivium et le quadrivium. Le trivium comprend la grammaire, la rhétorique et la dialectique (que l’on nomme parfois logique); le quadrivium regroupe l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astrologie. Lorsque l’élève complète ce cycle, il peut alors entreprendre l’étude de la philosophie et de la théologie.

Dans son traité Institutiones saecularium lectionum (Les Institutions des Lettres Séculières), Cassiodore présente les sept arts libéraux, les regroupe selon la division binaire trivium et quadrivium, et respecte l’ordre de Capella.[1] Alors que la mathématique y occupe peu de place, la rhétorique et la dialectique prennent la vedette. Quant à l’avenir des arts libéraux, Cassiodore occupe une position particulière, car avec cet homme le nombre et les sujets du programme d’étude médiéval deviennent définitivement fixés. Son autorité, jointe à celle d’Auguste avant lui, était tout ce qu’il fallait pour donner au programme d’étude des arts libéraux le caractère rigide qu’il conserva pendant 900 ans. Leurs ouvrages marquent la transition finale entre le curriculum païen et le monde médiéval des lettres. »[2]

Mais si avec Cassiodore, nous sommes encore dans le monde romain, avec Isidore de Séville, les arts libéraux acquièrent tout probablement la teinte médiévale qui les caractérisera jusqu’à la fin : le programme est construit principalement pour les futurs membres du clergé, et en particulier pour les dirigeants de la société ecclésiastique. Préoccupé davantage par la vie intellectuelle et spirituelle que par la vie pratique,

« il établissait dans une autre forme la séparation grecque entre l’intellectuel et le littéraire d’une part, et le pratique et le mondain d’autre part; une séparation à des fins éducatives qui a persisté jusqu’à aujourd’hui. »[3]

On enseigne la grammaire en insistant sur le développement de l’appréciation littéraire.[4] Certes, cette insistance ne saurait diminuer l’importance d’une maîtrise pratique de la langue (latine dans ce cas). Les enfants à l’école, comme les moines dans les monastères ou les églises, doivent parler latin. La première tâche de l’école est donc d’enseigner la langue latine, laquelle n’est à peu près plus parlée dans l’Europe de l’ouest à cette époque. Avec une préparation élémentaire (capable de prononcer et d’écrire des mots en latins, de réciter des prières et des psaumes) l’enfant de cette époque du moyen âge commence son apprentissage grammatical par l’acquisition des parties du discours. Lorsque cette étape est accomplie, l’enfant, alors âgé environ de 11 ans, peut s’engager dans la lecture à l’aide de livres. En outre, si l’enseignement de la grammaire dans la partie du moyen âge qui nous intéresse consiste à reprendre la méthode et les idéaux de l’Empire romain, les modifiant uniquement dans le but de rencontrer les changements générés par de nouvelles conditions de société, il en est tout autrement de la rhétorique.

« D’une part la formation de l’ancienne rhétorique pratique de la période romaine était presque entièrement mise de côté ou réduite à une simple maîtrise des règles techniques de la science. D’autre part, une phase sans intérêt de la rhétorique classique – l’étude de la prose et du « Dictamen » – était suramplifiée et développée au point de déplacer dans le programme l’étude de la rhétorique en soi. »[5]

Les historiens ne sont pas toujours d’accord sur les raisons qui expliquent ce changement. Et il n’est pas dans nos intentions de suivre le pas à pas de ce changement. Toutefois, on ne saurait passer sous silence le fait que si au temps de Cicéron, la formation de l’orateur est en harmonie avec l’esprit de l’époque, une époque axé vers le pratique, vers la formation de l’homme dans la cité, au temps des Pères de l’église, cette formation n’a plus vraiment de sens. Comme le souligne Abelson : « l’habileté de parler pouvait être d’une certaine valeur pour un prêtre qui prêchait occasionnellement, mais l’excellence dans cette voie ne pouvait certainement pas être son plus grand champ d’utilité. »[6]

C’est dire qu’en comparaison des autres arts, les formes théoriques de la rhétorique ne semblent pas avoir reçu beaucoup d’attention, du moins au début du moyen âge. On met l’accent sur le caractère pratique de la rhétorique, et plus particulièrement sur la façon d’écrire une lettre ou la préparation de documents. Ces deux activités, selon Abelson

« ont commencé à occuper l’attention de l’étudiant de rhétorique dans son cours des sept arts libéraux. Bien plus, ces études en sont venues à comprendre substantiellement toute la rhétorique du moyen âge. Les lois de Charlemagne sur l’éducation des clercs ordonna qu’ils soient capables d’écrire les « cartas et episcolas ». On peut affirmer avec un bon degré de certitude qu’à partir de la période Carolingienne, l’étude de la rhétorique devint en fait l’étude de la prose. L’art était appelé « Ars Dictandi », « Ars Prosandi », ou « Dictamen ». »[7]

La dialectique est le troisième sujet d’intérêt dans le trivium. Mais au début du moyen âge, son étude repose sur quelques textes d’Aristote et ce ne sera que plus tard, au XIIe siècle, avec la venue de tout l’Organon d’Aristote, grâce en particulier aux traductions des Arabes, que cet art prendra véritablement, semble-t-il, une grande importance. Malgré tout, que peut-on dire de l’enseignement de la dialectique à cette époque ? D’après l’examen qu’Abelson effectua dans les textes des auteurs cités précédemment, Capella, Cassiodore ou Isidore de Séville, « la logique (entendez ici dialectique) telle qu’enseignée dans le programme d’étude des sept arts libéraux n’était rien de plus que ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui l’étude technique formelle de la logique. »[8] Ce qu’on rencontre dans les textes qui servent pour l’enseignement des arts libéraux, c’est un intérêt marqué pour l’enseignement de la logique formelle.

Par ailleurs, si on accepte les observations émises par l’historien Abelson, nous sommes amenés à penser que même s’il est vrai que la connaissance en mathématique est assez réduite jusqu’au XIIe siècle, cela ne veut pas dire que son enseignement, par le biais des arts du quadrivium, soit totalement absent.

« L’absence de travaux créateurs en mathématique durant la plus grande portion de notre époque ne démontre pas, par elle-même, un manque d’instruction dans ce sujet. Bien au contraire. En examinant la question sous tous les angles, l’évidence semble nous conduire à une conclusion : une poursuite étendue des sujets du quadrivium tout au long du moyen âge.  »[9]

Cependant, il semble que son enseignement, d’un point de vue pratique, se résume au calcul de la date du jour de Pâques, et d’un point de vue théorique, à l’étude des propriétés des nombres. Qu’on étudie les livres de Capella (Arithmetique), de Boèce (De institutione Arithmetica Libri Duo), de Cassiodore (De Arithmetica), du Venérable Bède (De Temporum Ratione), ou celui de Rhaban Maur (Liber de Computo), dans tous les cas l’arithmétique est synonyme de calcul, et plus particulièrement du calcul des dates importantes pour le clergé.

Entre le VIe et le Xe siècle, l’enseignement de la géométrie, de son côté, se résume essentiellement à l’enseignement de la géographie et de l’emplacement des lieux historiques. En somme, cet enseignement repose sur l’étymologie même de géométrie : géo (terre) métrie (mesure). Du moins, c’est ce qu’observent certains historiens lorsqu’ils jettent un regard sur les ouvrages de Capella, de Cassiodore ou d’Isidore de Séville.

On sait peu de choses concernant la musique à l’époque qui nous intéresse. Toutefois, on s’accorde, semble-t-il, pour dire qu’à cette époque, on définit le musicien comme étant celui qui fait une étude théorique, et donc mathématique, de la musique. Celui qui chante ou qui joue d’un instrument n’est pas considéré comme un musicien dans le sens strict du terme. De plus, il semble que la musique soit étudiée essentiellement dans le but de servir la chrétienté. En fait, « tout le monde est d’accord pour dire que la musique était, à cette époque, étudiée seulement dans les écoles de l’Église, les monastères et les cathédrales. »[10]

Il semble que tout au long du moyen âge, l’astronomie, que certains identifient parfois à l’astrologie, est un sujet d’étude faisant partie du quadrivium. D’abord, cet art est relié directement à l’arithmétique et à la géométrie. En outre, étant donné qu’Aristote lui-même avait écrit un traité sur la question, il devait apparaître évident aux yeux des médiévistes que l’étude de l’astronomie se devait de faire partie du programme des arts libéraux. Enfin, une chose semble certaine : « une attention continue pour l’étude de l’astronomie tout au long du moyen âge. »[11] La période qui nous intéresse est marquée en astronomie par une connaissance plutôt mince. L’enseignement de l’astronomie se résume principalement à l’étude des méthodes pour calculer la date du jour de Pâques.

Voilà en gros ce que l’on peut dire concernant le programme des arts libéraux de la première partie du moyen âge et les objectifs qu’ils poursuivaient. Avec la venue de Charlemagne et de son éducateur le plus connu, Alcuin, cet enseignement prit une expansion considérable. Mais peu de temps après sa mort, l’Empire se désintègre et son idée de cultiver un esprit classique tout en ouvrant les couvents à tous les enfants n’est pas suivie entièrement. Après la chute de Charlemagne, on assiste à deux siècles d’invasions, de désordre civil et de déclin religieux. Puis, avec la conquête d’une partie de l’Europe par les Musulmans, on voit apparaître des connaissances anciennes, celles des Hébreux dont ils sont les descendants, celles des Persans et celles des Grecs au sein desquelles se trouvent plusieurs ouvrages d’Aristote. Il faut dire que les écoles Arabes de traduction à Bagdad sont florissantes entre le VIIIe et le XIIe siècle. La plupart des ouvrages grecs concernant la géographie, l’astronomie, les mathématiques et la médecine sont traduits dans ces écoles et plusieurs autres traités sont mis sur pied parmi lesquels se trouvent ceux du médecin Avicenne et du philosophe Averroes. Les ouvrages de ce philosophe influencèrent grandement la pensée chrétienne du Moyen Age, du moins à partir de 1300.

Du XIe siècle au XIVe siècle

À la fin du XIe siècle, on commence à traduire les textes grecs en latin, si bien qu’à la fin du XIIIe siècle, la plupart des latins peuvent lire Aristote en son entier. Mais c’est aussi l’époque d’un commerce florissant qui entraîne la mise sur pied d’associations de secours mutuel entre marchands, les guildes, ce qui conduit à la formation de plusieurs écoles spécialisées dans les affaires. En fait, il existe deux sortes d’écoles à l’époque des guildes : littéraire (l’école secondaire latine) et professionnelle (école pour les apprentis).

Aux côtés de ces écoles, où on enseigne les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul, on voit apparaître des écoles privées dans les villes. Connues sous le nom d’écoles latines, elles se caractérisent par un enseignement public qui s’adresse à la classe moyenne et qui vise la pratique. Enseignant la grammaire, l’arithmétique et l’art de tenir les livres, ces écoles introduisent à l’ouest la notation arabe pour les chiffres et de nouvelles façons de calculer. De plus, on y enseigne dans la langue du peuple. En outre, l’accroissement de la population citadine et le développement constant du commerce conduisent les citadins influents à exiger que leur éducation se fasse en latin et à vouloir la présence des sept arts libéraux. Toutes ces demandes se concrétisent avec la naissance des universités.

On pourrait écrire un chapitre, voire un livre entier concernant cette seule partie du moyen âge qui correspond à la naissance des universités.[12] Elles apparaissent à un moment où le monde intellectuel baigne dans un esprit de recherche, exige la liberté et dénonce la domination de l’Empire.

« La poursuite de l’apprentissage impliquait directement la liberté de penser et d’exprimer les résultats obtenus grâce à cette activité; et la lutte pour cette liberté académique contre un contrôle externe – qui continue encore et continuera – comme une des autres causes principales du développement de ces corps organisés d’érudits indépendants , c’est-à-dire, des universités. »[13]

En fait, il semble que les premières universités se développent au XIIe siècle. Bologne, Paris et Oxford en sont des exemples.[14] Quatre siècles plus tard, on en compte tout près de quatre-vingt. Entre ces deux dates, le mouvement s’étend en Italie, en Espagne, au sud de la France et en Allemagne au quatorzième siècle (l’université de Prague en 1347 et celle de Buda en Hongrie en 1365). Occupant le champ de l’apprentissage intellectuel conduisant à l’enseignement et à la pratique des professions, ces premières universités, ou écoles professionnelles (qu’il faut distinguer des écoles occupant le champ de l’apprentissage des métiers), offrent en latin des formations spécialisées en droit, en médecine et en théologie.[15] Ces trois facultés forment des docteurs, c’est-à-dire des enseignants qui sont aussi en même temps des praticiens. Ces premières universités comptent aussi une faculté des arts qui forme des maîtres et des enseignants et offre un enseignement préparatoire aux autres facultés, une formation générale par le biais des arts libéraux. Au nombre de sept, ces arts libéraux sont encore divisés en deux groupes : le trivium et le quadrivium qui comprennent respectivement la grammaire, la rhétorique et la dialectique d’un côté (les arts du discours) et l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique de l’autre (les arts du nombre). Examinons brièvement ce qu’on enseigne par le biais de ces arts.

Pour la grammaire, les livres étudiés ne sont plus les mêmes. Ce n’est plus Priscien qu’on utilise mais le Doctrinale d’Alexandre de Villedieu. Ce livre est étudié non seulement à l’université mais aussi dans les écoles de niveau inférieur. C’est, du moins, ce que nous apprend Friedrich Solmsen :

« ce mot de grammaire avait alors un sens beaucoup plus étendu qu’aujourd’hui. Il avait conservé la même acception que chez les anciens. Du temps de Gerson, comme du temps de Quintillien, la grammaire comprenait, non seulement la science des lois du langage, mais encore l’étude et l’explication des poètes. Depuis que la logique dominait exclusivement dans la Faculté des arts, les maîtres de grammaire enseignaient tout ce qui tient à la littérature, et préparaient même immédiatement aux études de la Faculté des arts par les éléments de la logique. En réalité, leur enseignement embrassait tout ce qu’on apprend aujourd’hui dans les établissements d’instruction primaire et d’instruction secondaire ; il n’y avait pas alors, et il n’y eût jamais, avant 1789, une distinction bien tranchée entre les différents degrés de l’enseignement. On ne connaissait, en réalité que deux degrés : l’enseignement supérieur (théologie, droit, médecine), et l’enseignement préparatoire des sciences qu’on appelait primitives et fondamentales (lecture, écriture, grammaire et logique). On peut distinguer trois degrés dans cet enseignement préparatoire, tel qu’il existait au moyen-âge. Le premier degré comprenait la lecture, l’écriture et les éléments de la grammaire latine que l’on apprenait dans le traité de Donat (De octo practibus), et que l’on appliquait aux distiques moraux de Caton ; au second degré, on étudiait dans le doctrinal d’Alexandre de Villedieu, les irrégularités et les anomalies grammaticales, la syntaxe et la prosodie ; on expliquait des poètes latins de l’antiquité, du XIIe et du XIIIe siècle ; on apprenait la rhétorique du temps, c’est-à-dire les formules que l’on doit employer dans les lettres que l’on écrit à un seigneur, à un évêque, à un chapitre, etc., et les éléments du calcul, sous le nom d’algorisme. Le troisième degré comprenait les éléments de la logique étudiés dans les Summulae, abrégé de l’Organon qu’on attribuait à Pierre d’Espagne. On copiait tous ses livres et on les apprenait par coeur, même les summulae que l’on devait répéter avant d’être en état de les comprendre. Cet enseignement finissait à 12 ou 13 ans, âge auquel les enfants entraient dans la Faculté des arts. »[16]

Mais, ainsi que nous allons le constater dans les prochains paragraphes, le sort de la grammaire dans les universités fut de courte durée, la dialectique devenant la maîtresse des arts.

Avec la venue des universités et l’arrivée de tous les travaux d’Aristote, l’enseignement de la dialectique ne change guère sauf que la méthode de la logique formelle commence, semble-t-il, à imprégner les autres arts. Mais la logique continue toujours de demeurer seulement une propédeutique à l’étude de la philosophie. Il faut dire cependant que l’enseignement de la dialectique semble avoir pris une énorme expansion à cette époque. Selon Gordon Leff, jusqu’au milieu du XIIe siècle, la dialectique coexistait au sein du trivium avec l’étude de la grammaire et de la rhétorique. Mais par la suite, la grammaire devint de plus en plus subordonnée à la dialectique, alors que la rhétorique s’adapta aux demandes de la faculté de droit.[17]

Du côté de la rhétorique, il y a bien peu de choses à dire sinon qu’avec la venue des universités, et l’étude de la logique, l’emphase mise sur le “Dictamen” s’estompe rapidement. « La partie technique devient stéréotypée dans une « tabulae ». Les autres parties sont mises en relation avec l’étude de la loi. Très peu d’universités offraient des cours sur le dictamen. »[18] En réalité, cette absence de renseignement concernant la rhétorique suggère qu’elle a perdu l’importance qu’elle possédait auparavant.[19]

Si le début du XIIIe siècle représente pour l’arithmétique l’introduction et l’adoption du système arabe de notation et du même coup le rejet du système romain, on peut se demander dans quelle mesure cette nouvelle connaissance est enseignée dans les écoles. D’après Abelson,

« il n’y a pas de doute que pendant tout le temps des écoles médiévales, chacune des générations enseignait tout ce qu’elle savait de l’arithmétique ; que les professeurs d’arithmétique dans les écoles étaient des mathématiciens réputés de leur époque ; que leur enseignement, gardant le pas avec le développement de la connaissance du sujet, était progressif ; qu’en aucun moment, même pas lors des générations stériles de la fin du moyen âge lorsque l’éducation scolastique n’était plus utile, l’arithmétique a cessé d’être un sujet d’étude dans les facultés des arts des universités médiévales. »[20]

Par ailleurs, la seconde période, marquée par la venue de Gerbert, voit l’enseignement de la géométrie s’accroître en proportion des connaissances nouvellement acquises dans le domaine. Toutefois, comme le souligne Leff, « quantitativement ou qualitativement, la récente découverte des connaissances géométriques n’avait pas beaucoup de valeur. »[21]

Le XIIe siècle est le moment d’un grand progrès dans le champ de l’astronomie marqué par l’assimilation rapide des connaissances que fournissent les arabes grâce à leur traduction des ouvrages grecs. Que ce soit d’Italie ou d’Espagne, on assiste lors de ce siècle à l’introduction dans les différents centres de l’Europe d’une multiplicité de volumes, si bien qu’au milieu du XIIIe siècle, la connaissance arabe concernant l’astronomie est possédée par toute l’Europe.

Enfin, en ce qui concerne l’enseignement de la musique à l’époque universitaire, il semble que seule son étude théorique soit en vigueur. Comme le souligne Abelson : « dans toutes les références qui concernent les exigences de la license et de la maîtrise, la musique est toujours mentionnée. »[22]

Comme on peut le constater, la pratique des arts libéraux est en plein essor dans la deuxième partie du moyen âge. Mais, à l’encontre de l’éducation dispensée lors de l’époque romaine, celle-ci, du moins à Oxford, n’est pas envisagée uniquement pour les besoins d’une minorité aristocratique. Tout au contraire, elle attire les jeunes ambitieux des classes moyennes et pauvres désireux de pouvoir occuper un jour la profession d’enseignant, de prêtre, d’avocat ou de médecin.[23] À cette fin, ils sont d’abord invités à pratiquer les arts libéraux à la faculté des arts, « de la même façon qu’on pratique les arts serviles dans les corporations de métiers : on y apprend à penser en pensant comme on apprend à tailler la pierre en en taillant, et selon les règles de l’art dans les deux cas. »[24]

[1].       R.M. Martin souligne dans son article sur les arts libéraux que « déjà depuis Boèce, Inst. Arithmet., I,1, non pas seulement depuis Isidore de Séville […] ces sept disciplines se partagaient en deux groupes. » « Les sept arts libéraux » dans Dictionnaire d’histoire et de géographie Ecclésiastiques, Fascicule, Tome IV, Letourney et Ané, 1925, p. 827.

[2].       Cf. Earl J. McGrath, Liberal Education in the Professions, New York, Bureau of publications, Teacher college, Columbia University, 1959, pp. 9-10.

[3].       McGrath, op. cit., p. 10.

[4].       Cf. Abelson, Paul, The seven Liberal Arts, New York, 1906, pp. 12-21.

[5].       Ibid., p. 52.

[6].       Ibid., p. 53.

[7].       Ibid., p. 60.

[8].       Ibid., p. 73.

[9].       Ibid., p. 90.

[10].     Ibid., p. 130.

[11].     Ibid., p. 120.

[12].     À ce sujet, on consultera avec profit le livre de Paetow, L. J., The Arts Course at Medieval Universities with Special Reference to Grammar and Rhetoric (University Studies of the University of Illinois, Vol. III, no 7), janvier 1910, p. 19 ss., ainsi que celui de Paré, G., Brunet, A., Tremblay, P., La renaissance du XIIe siècle, Les écoles et l’enseignement, Ottawa : Institut d’études médiévales, Vrin : Paris, 1933.

[13].     Good, H.G., History of Western Education, New York, Macmillan Co., 2e éd. 1960, p. 89.

[14].     Voir aussi à ce sujet le livre de Gordon Leff, Paris and Oxford Universities in the Thirteenth and Fourteenth Centuries : An Institutional and Intellectual History, New York, London, Sydney, John Wiley & Sons, Inc., 1968., 326 p.

[15].     Cf. Gordon Leff, Paris and Oxford Universities in the Thirteenth and Fourteenth Centuries : An Institutional and Intellectual History, New York, London, Sydney, John Wiley & Sons, Inc., 1968, p. 2.

[16].     Friedrich Solmsen dans son livre L’organisation de l’enseignement dans l’université de Paris au Moyen âge , pp. 93-94.

[17].     Cf. Gordon Leff, op. cit., p. 122 et 207.

[18].     Abelson, Paul, op. cit., p. 71.

[19].     Cf. Gordon Leff, op. cit., p. 125.

[20].     Ibid., p. 112.

[21].     Gordon Leff, op. cit., pp. 114-115.

[22].     Ibid., p. 131.

[23].     Cf. Morison, Samuel E., The Founding of Havard College, Cambridge, Havard University Press, 1935, p. 51.

[24].     Côté, André, Les lettres et les arts dans la formation des enseignants, Rapport du GEREC préparé sous la direction d’André Côté, CEFAN, janvier 1991, p.24.

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