La pratique de la philosophie en communauté de recherche: une voie pour contrer l’intégrisme?

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L’intégrisme a plusieurs visages. Ainsi que le soulignent les auteurs de l’article sur l’intégrisme dans l’encyclopédie Wikipedia:

«D’usage souvent polémique et péjoratif, le terme intégriste se réfère généralement à des courants traditionalistes qui affirment représenter l’orthodoxie catholique et la Tradition « authentique » dans un cadre sociologique qui, de la résistance générale à la société moderne, a glissé progressivement vers une résistance à la transformation interne de l’Église catholique. Cette résistance poussera certains de ses tenants jusqu’au schisme, à l’instar de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X qui, pour beaucoup, incarne le terme (Émile Poulat in Nelly Schumacher, « Intégrisme, un terme qui vient de loin », entretien avec Émile Poulat in croire.com, 15/11/2006,).

L’intégrisme se distingue du fondamentalisme. Celui-ci regroupe les courants réactionnaires – particulièrement protestants – qui se réfèrent à la littéralité des textes sacrés, même s’il partage avec l’intégrisme des processus comparables (Pierre LathuilièreLe Fondamentalisme catholique, éd. Cerf, 1995). Par analogie, le terme « intégrisme » peut désigner plus généralement toute attitude doctrinale de conservatisme intransigeant mais il demeure difficilement traduisible et n’a d’équivalent dans d’autres langues que par décalque du français.

Le champ sémantique du vocable s’est ainsi étendu dans des usages impropres désormais répandus, toujours à connotation péjorative, comme ceux de l’« intégrisme musulman » – pour désigner le fondamentalisme musulman (ou « islamisme ») – ou encore d’« intégrisme laïque » (Geneviève Petiot et Sandrine Reboul-Touré, « Le hidjab. Un emprunt autour duquel on glose », Mots. Les langages du politique, n° 82 2006/3, p. 55.).».

Dans tous les cas de figure présentés dans cet article, il semble que l’intégrisme puisse être considéré comme une attitude conduisant à soutenir et préserver une position estimée comme vraie (ou juste) de manière incontestable, indiscutable.

Si tel est le cas, alors la pratique de la philosophie avec les enfants peut être vue comme une alternative à cette attitude, car en transformant sa classe en communauté de recherche philosophique, il ne s’agit nullement d’inviter les enfants à souscrire à une position qui serait indiscutable, mais plutôt à entrevoir comment, par la recherche en commun, ils peuvent arriver à des conclusions qui, ayant fait l’objet d’une discussion raisonnable, pourront éventuellement être remises en question, suite à de nouveaux arguments, faits, etc.

Loin du relativisme ambiant (tout se vaut, alors pourquoi discuter?) ou d’un scepticisme qui n’a que faire du dialogue (tout est incertain, donc le silence s’impose!), le faillibilisme qui accompagne la pratique de la philosophie avec les enfants invite ces derniers à se prononcer malgré l’incertitude, à juger à la lumière de la diversité des positions qui auront été examinées soigneusement, en ayant comme présupposé que ce jugement est provisoire et pourra éventuellement faire à nouveau l’objet d’une enquête minutieuse.

La Philosophie pour les enfants ne vise pas à transmettre aux enfants telle ou telle position (vérité, valeur) qui serait d’avance estimée comme vraie ou plus juste de la part de l’enseignant-e.  Le but de cette pratique est de conduire les enfants à apprendre à penser par et pour eux-mêmes dans un contexte social de recherche (alias d’une pratique auto-correctrice).  C’est à eux, les enfants, aidés par un adulte qui les met au défi de penser de façon rigoureuse et raisonnable, que revient la responsabilité d’identifier ce qui est vrai, juste, bon, etc.

Il serait, par conséquent, contradictoire d’utiliser la Philosophie pour les enfants afin de transmettre aux enfants, sans discussion (et donc sans la possibilité d’une éventuelle remise en question), une morale, une éthique, des valeurs qu’ils devraient nécessairement posséder sans que celles-ci puissent faire l’objet d’une enquête minutieuse.  Ce serait à nouveau tomber dans le piège, à mes yeux, d’une forme d’intégrisme, qui se définit par l’idée que certaines idées ou valeurs sont indiscutablement plus justes ou vraies que d’autres… indiscutablement voulant dire, ici, qu’on a, à l’avance, décider pour les enfants, sans discussion avec eux, ce qui est bon, juste, vrai. Si nous, les adultes, savons déjà ce qui est vrai, bon, juste, à quoi bon discuter?  Il n’y a qu’à transmettre! Et c’est bien ce que plusieurs adultes sont tentés de faire lorsqu’il s’agit d’éducation morale, citoyenne, voire même philosophique, convaincus qu’ils savent, eux, ce qui doit être su, appris, par les enfants.

Aucune valeur n’est à transmettre en Philosophie pour les enfants. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucune valeur en jeu dans cette pratique. En raison du contexte dans lequel elle se réalise – la communauté de recherche – cette pratique permet aux participants de devenir de plus en plus ouverts à la différence, de plus en plus soucieux d’avoir des raisons solides pour adhérer on non à une vision du monde, de plus en plus disposés à être critique et auto-critique et à reconnaitre que l’être humain est un être faillible, soumis à l’erreur plus souvent qu’autrement.

Ce sont là des valeurs qui tissent la toile de fond de la pratique de la philosophie avec les enfants.  Mais chacune de ces valeurs peut faire l’objet d’une recherche, peut être remise en question.  Aucune d’elles, y compris le processus permettant de les intérioriser, n’a la propriété d’être indiscutable. Et surtout, aucune d’elles n’est présentée aux enseignant-e-s comme étant celle que les enfants devront finalement soutenir, retenir, comme étant celle qui devrait avoir le haut du pavé!

J’insiste pour dire que, selon l’article de Wikipedia, l’intégrisme (par analogie) n’est pas que religieux.  Il peut être laïque, politique, voire même philosophique…  Mais ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de pratiquer la philosophie avec les jeunes, du moins pas comme cela se produit lorsqu’on utilise de façon appropriée les procédures et matériaux développés par Matthew Lipman et Ann Margareth Sharp. Le programme de Lipman et Sharp est une approche instrumentale: outiller les enfants afin qu’ils pensent par et pour eux-mêmes, comme ils seront appelés à le faire étant adultes.

L’éducation des enfants ne consiste pas à leur transmettre des valeurs dont nous avons la garde, mais à les préparer à être et devenir des personnes pensantes, qui aiment réfléchir, qui désirent être critiques et auto-critiques.  L’auto-critique ne saurait devenir une attitude dans un contexte où l’adulte (pris souvent comme modèle) a dans sa poche quelques éléments à transmettre qui ne peuvent être discutés, car estimés à l’avance comme certainement vrais, meilleurs et, donc, je le répète: indiscutables!

Aucun contenu, non plus,  n’est à transmettre lorsqu’on pratique la philosophie avec les enfants, quand bien même il apparaitrait comme la meilleure chose au monde dans l’oeil de l’enseignant-e.  Cela ne veut pas dire qu’il n’y a aucun contenu dans cette façon de faire.  Les nombreux romans et guides pédagogiques utilisés pour faire de la philosophie avec les jeunes (près de 10000 pages) montrent bien que cette pratique s’appuie sur la longue histoire de la philosophie. Comme le disait Boris Vian: « rien ne sert de penser, encore faut-il penser à quelque chose!» Mais cette longue histoire de la philosophie n’est pas à transmettre et aucune position développée dans cette histoire (inscrite dans les romans ou introduite sous forme de question dans les guides pédagogiques) n’est présentée (ou transmise) aux enfants comme étant celle qui doit être retenue sans discussion.

Outillés pour dialoguer ensemble de façon critique, créatrice et auto-correctrice (on est loin de la simple conversation ici…), les enfants sont invités à ouvrir leurs esprits (leurs oreilles, leurs raisons…) à de multiples points de vue et à voir que l’examen attentif de ces derniers (les raisons qui les justifient ou non, par exemple) est un pas important à franchir lorsqu’il s’agit de donner du sens à l’expérience humaine sans le présupposé que certaines positions sont d’emblée intouchables.  Mais, j’insiste, ce sont les enfants eux-mêmes, guidés par un animateur qui conserve une autorité instructive (et non plus informative), qui en arrivent à leurs propres conclusions (provisoires).

Une attitude n’est pas innée. Elle prend place dans la vie d’une personne en raison, notamment, de l’éducation que cette dernière a reçue. Si d’autres attitudes que l’intégrisme sont souhaitables, recherchées par ceux et celles qui sont responsables de l’éducation du petit de l’être humain, la pratique de la philosophie avec les enfants pourrait être une voie à explorer

Je ne suis pas certain que la Philosophie pour les enfants puisse venir contrer l’intégrisme qui aurait déjà préséance dans une société particulière.  Mais, introduite tôt dans le monde de l’éducation d’une société déjà ouverte, au moins partiellement, à l’idée que la recherche en commun est préférable au maintien absolu de vérités indiscutables, elle peut contribuer à développer des esprits qui opteront pour une autre voie que celle consistant à penser que ce qu’ils pensent est la seule chose qu’il y a lieu de croire.

Loin d’être une pilule miracle  à avaler pour soigner une maladie qui demande un long traitement, la Philosophie pour les enfants est principalement un instrument de prévention, une activité qui exige du temps, de la patience, pour donner les fruits qu’elle annonce dans ses prémisses: un espace où le dialogue a bien meilleur goût. D’où l’importance de débuter le plus tôt possible cette pratique à l’école. Ce n’est pas pour rien que nous avons des gymnases dans les écoles primaires! Qui aurait idée de prétendre qu’il est préférable d’attendre à 18 ans avant de susciter le désir de prendre soin de la santé de son corps?  Pourquoi faudrait-il qu’il en soit autrement pour la pensée et le dialogue? Certes, il n’est jamais trop tard pour se mettre en forme, mais il n’est jamais trop tôt pour commencer à prendre soin de soi.

Avec le temps, le dialogue (la pratique auto-correctrice de la recherche en commun), deviendra alors une alternative viable à l’intégrisme, que ce dernier soit religieux ou non.

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