La présence des émotions en philosophie pour enfants

Quand on pense à la philosophie, il arrive qu’on imagine le penseur solitaire, rationnel, froid, tentant de comprendre le monde, la vie, sa propre raison, etc.  Mais ce serait oublier le rôle primordial des émotions dans une enquête philosophique. Et lorsque celle-ci se réalise en commun, comme c’est le cas en philosophie pour enfants, les émotions ont bel et bien leur place, en dialogue avec la raison, grâce notamment à la présence de la pensée attentive.

Certes, la raison et ses outils sont indispensables pour faire de la philosophie, et il n’est surtout pas dans mon intention d’en diminuer l’importance.  Loin de là!  Mais dans une communauté de recherche, la raison, si chère aux philosophes, entre en dialogue avec les émotions, lesquelles sont redistribuées selon le processus d’enquête qui nous guide dans une telle pratique. Des émotions qui nous incitent à devenir de plus en plus inquisiteur, à ressentir un besoin pour de solides raisons pour appuyer ce que nous avançons, à s’engager activement dans une processus auto-correcteur, des émotions qui nous poussent à sentir de plus en plus un besoin pour des idéaux (la beauté, la vérité, la justice, le respect…), à devenir de plus en plus étonnés face à l’étrangeté du monde dans lequel nous vivons, des émotions qui nous rappellent que nous sommes dans un immense mystère et qu’il serait bien prétentieux de soutenir détenir la vérité une fois pour toute.

Dans un article fort éclairant, Je suis colère, donc je suis, Aude Lorriaux nous rappelle ceci: «Ce retour aux émotions […] ne signifie pas une réapparition des croyances obscurantistes. Plutôt qu’un retour, il vaudrait mieux parler en réalité d’une synthèse, pour à la fois déployer une pensée suivant une logique et écouter ses émotions. Ou plus précisément: ni rejeter ses émotions, ni se laisser envahir par elles, mais les accueillir pour mieux les comprendre et les intégrer à l’action et à la réflexion. […] Peut-être sommes nous enfin en train de sortir d’une impasse dans laquelle Descartes, bien malgré lui, nous a plongé il y a près de 400 ans.»

Si les émotions ont bel et bien leur place en philosophie pour enfants, je tiens cependant à ajouter que certaines émotions ne sont pas présentes au moment de pratiquer la philosophie en communauté de recherche. Je pense notamment à la colère dont parle Lorriaux dans son article. Car le processus de recherche qui nous guide alors ne place jamais les personnes qui y participent dans une situation où, personnellement, elles se sentent attaquées. Une communauté de recherche est un lieu de bienveillance. Bien sûr, en début de parcours, il peut arriver qu’on entende des gens s’attaquer personnellement.  Mais le processus d’enquête tue rapidement dans l’oeuf cette soif que certains ont de ne pas être bienveillant à l’égard d’autrui. Et plus on avance dans le processus, plus l’attaque personnelle (source de colère de la part de celui ou celle qui la reçoit) disparait au profit d’un examen attentif de ce qui se dit, peu importe qui le dit, peu importe si ce qui est dit va à l’encontre de ce que l’on pense personnellement. Car dans une communauté de recherche philosophique, on sent de plus en plus que chacun, à sa manière, fait une différence. Le débat stérile laisse la place à la délibération, visant à donner ensemble une solution au problème que nous avons, lequel était présent sous la question de départ.

Une enquête philosophique en commun n’est pas un combat, mais une recherche partagée permettant de comprendre ensemble le ou les problèmes qui nous préoccupent, allant même jusqu’à changer d’idée si les arguments et faits déposés sur la table nous semblent plus pertinents que ceux que nous avions proposés. C’est dire l’humilité que cela permet également de développer. C’est dire comment il est alors possible de mettre son ego en perspective…

Oui aux émotions, exit la colère, celle qui parfois nous fait dire des choses que nous ne pensions même pas (au point de devoir s’excuser par la suite). En philosophie pour enfants, ces derniers sont invités à dire ce qu’ils pensent (pas ce qu’on leur a commandé de soutenir, ce qui est souvent le cas lorsque nous sommes en présence d’un concours de «débatteurs»), ce qu’ils ressentent, ce qu’ils trouvent important dans un climat de respect, d’écoute, d’entraide, de collaboration. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de se mettre en colère! Et la douceur retrouve toute sa place!

Comme je l’écrivais ailleurs sur ce blogue, une communauté de recherche philosophique est un lieu où la douceur du regard, du propos, de la confrontation ont plus de valeur que la force de persuasion qui, bien qu’utile parfois, ne saura jamais remplacer la douceur si le vivre ensemble est aussi ce qui est visé. Vivre une communauté de recherche philosophique, c’est ressentir la douceur du propos qui s’offre à tous ceux et celles qui en font partie, c’est ressentir la joie de se remettre en question, c’est vivre un moment de gentillesse des manières, de bienveillance à l’égard d’autrui, de compassion. C’est vivre un moment où, enfin, le dénigrement fait place à la reconnaissance, la gratitude. À répétition, la douceur devient partie de soi et te remplit d’une profonde satisfaction, celle de contribuer, par une manière d’être, à un monde meilleur où chacun, sans être jugé avec déni, peut penser par et pour lui-même. Communication non violente, pratique de l’attention, pratique de la philosophie en communauté de recherche… tout se tient pour que le monde dans lequel nous sommes prenne un autre visage. Un visage à découvert, sans colère, sur lequel on peut lire, notamment, la douceur qui l’habite et le sourire qui l’illumine.  C’est aussi pour cela que la philosophie pour enfants est une éducation à la paix.

P.s.: me référant à nouveau à l’article de Lorriaux, certains estiment qu’il existe une «saine» colère (ou une colère justifiée). Comme pour la violence «justifiée» ou la guerre «juste». Je pense que le mot «sain» est ajouté ici pour marquer le fait qu’une colère n’est pas une bonne chose même si, et malgré le fait qu’elle fasse mal à qui elle s’adresse (au point, je le répète de devoir parfois s’excuser après cette colère ajoutant que les mots ont dépassé la pensée), elle existe.  Mais ce n’est pas parce qu’une chose existe qu’elle est bonne ou mauvaise en elle-même.  À mon avis, rien n’est bon ou mauvais en soi.  Ce qu’il importe de considérer pour juger moralement d’une action, ce sont les intentions et les conséquences de cette action. Or la colère, lorsque dirigée vers une autre personne, n’aura que très rarement de conséquences positives. Si on souhaite qu’une personne s’excuse des propos qu’elle a tenu à notre égard, ou qu’elle demande pardon, ou qu’elle répare ce qu’elle a fait, la demande, la discussion, le dialogue (malgré la peine ressentie alors) est préférable à la colère.  Car celle-ci peut rendre la situation encore plus tendue.  Certes, elle pourra peut-être soulager la personne indigné ou attaquée, mais en quoi la tension qu’elle produit produit du bien chez l’autre? L’harmonie entre les humains ne se mesurent pas au vécu de nos émotions, mais aux rapports de bienveillance qui nous relient.

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